« Les émeutes en France sont-elles le reflet d'un karma collectif ? »
Parlons du karma et de la violence telle que la France l’a vécue ces denier jours. Ces deux mots semblent contradictoires, et pourtant ils entretiennent des liens très profonds et qui portent loin.
Savez-vous ce qu’est le karma ? Cela n’a rien à voir avec le péché au sens chrétien du terme. Le karma signifie que toute action a une conséquence — dans cette vie, dans la suivante ou dans une autre encore. Bien sûr, il faut croire à la réincarnation, comme les bouddhistes ou les hindous. Les chrétiens y aussi cru autrefois, jusqu’au concile de Constantinople de 553, où cette croyance fut interdite par l’empereur Constantin.
Mais c’est une conviction très importante, car elle permet de comprendre que nous ne vivons pas une seule vie avant que tout ne s’arrête et que nous allions au paradis, au purgatoire ou en enfer, en fonction de nos actions. Dans la tradition hindoue & bouddhiste, on renaît encore et encore, en se perfectionnant à chaque existence. C’est le grand message de la Bhagavad-Gita (texte sacré extrait du Mahabharata, le grand poème épique hindou), qui devrait, selon moi, devenir la Bible de l’humanité future.
Il existe également un karma collectif, le karma d’une nation. Le dalaï-lama lui-même — je l’ai interviewé de nombreuses fois et j’ai beaucoup d’affection pour lui — a déclaré à plusieurs reprises que le Tibet vivait aujourd’hui un « karma noir » en raison notamment du féodalisme qui a existé dans son pays jusqu’au XXe siècle. Comme vous le savez peut-être, environ un million de Tibétains sont morts de manière violente, directement ou indirectement, depuis 1959, aux mains des Chinois. C’est considérable, car le Tibet est une très petite nation d’environ six millions d’habitants et nombre d’entre eux vivent aujourd’hui en exil en Inde.
Il est donc important de comprendre qu’une nation peut avoir un karma. Si l’on regarde l’Europe, par exemple, la plupart des nations européennes ont colonisé l’Afrique et d’autres pays. Mon pays, la France, a colonisé une grande partie de l’Afrique du Nord — le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, etc. — souvent de manière très violente : les populations ont été exploitées, des gens ont été tués, pendus. Par ailleurs, dans les années 1950 et 1960, nous avons fait venir une main-d’œuvre arabe bon marché parce que les Français ne voulaient plus ramasser les ordures ou faire les travaux les plus pénibles. Et ces travailleurs étaient méprisés lorsque j’étais enfant, et même tournés en ridicule.
Ainsi, si aujourd’hui je suis l’arrière-petit-fils de l’un de ces Arabes, ou l’arrière-arrière-petit-fils, éduqué en France, de l’un de ces Nord-Africains colonisés, je peux ressentir de la colère envers les Français blancs, une colère qui peut se comprendre : « Mon peuple a été exploité, il a été tué, des gens ont été pendus. » Si je ne suis pas éduqué, si je suis un musulman français mais que je n’ai pas reçu d’éducation, ou bien un immigré, cette colère peut rapidement se transformer en violence. Je commence à manifester violemment contre les Français, contre les Blancs, contre la police, je casse, je pille... Je ne dis pas que cette violence est justifiée, mais qu’elle peut être considérée comme une violence karmique. La France paierait ainsi aujourd’hui le karma de la colonisation et de l’exploitation des populations arabes.
Mais, à leur tour, les Arabes et les musulmans qui se retournent violemment contre la France, qui les a tout de même accueillis, logés, éduqués, subventionnés, soignés, créent eux-mêmes un karma noir pour leur propre communauté. Et un jour, ils devront eux aussi payer ce karma-là. Il est donc très important de comprendre que chaque nation pourrait posséder un karma, et que ce karma se paierait dans cette vie ou dans une vie future.
Sa Sainteté le dalaï-lama dit également que les personnes appartenant à une nation particulière, voire à une religion particulière, renaissent le plus souvent dans cette même nation ou cette même religion. Si vous êtes Tibétain aujourd’hui, il y a de fortes chances que, lorsque vous mourrez, vous renaissiez à nouveau Tibétain. Si vous êtes musulman, il est fort possible que vous renaissiez musulman. Ainsi, ce karma se vit d’existence en existence.
En ce qui concerne Israël, le peuple israélien a énormément souffert. Pas seulement aujourd’hui, après les atrocités commises par le Hamas le 7 octobre 2023 — des enfants étranglés, des femmes violées et tuées, une forme de terreur parmi les plus horribles que l’on puisse imaginer, digne des temps médiévaux. Mais les Juifs ont également souffert tout au long de l’histoire. À partir des VIe et VIIe siècles notamment, lorsqu’ils furent dispersés à travers le monde, ils furent victimes de pogroms dans de nombreux pays. Et, bien sûr, pendant la Seconde Guerre mondiale, Hitler a fait assassiner six millions de Juifs. Il s’agit de l’un des plus grands génocides de l’histoire de l’humanité, après celui des hindous — si l’on adopte cette lecture historique.
Je voudrais d’ailleurs souligner ici que l’Inde est le seul pays au monde où les Juifs n’ont JAMAIS été persécutés. Ils arrivèrent dans le sous-continent indien dès les premiers siècles de notre ère, notamment à Bombay et au Kerala, à Cochin. Ils y vécurent en paix et purent pratiquer librement leur religion. Une grande partie d’entre eux partirent ensuite pour Israël après 1948. Ce que je dis, c’est qu’Israël a vécu un karma terrible, terrible, terrible. Pour quelle raison ? Je n’en ai aucune idée. Il existe de nombreuses conjectures à ce sujet, mais je ne veux pas spéculer. Que chacun se fasse sa propre opinion.
Mais le dalaï-lama affirme également que lorsque vous souffrez, vous « brûlez » votre karma : le karma disparaît alors progressivement. Ainsi, dans la conception bouddhiste et hindoue, il n’existe pas d’injustice absolue : “les personnes que vous voyez aujourd’hui souffrir immensément, paient, selon cette conception, très probablement, les conséquences d’un karma passé”. Je mets cette phrase entre guillemets, car je ne suis ni bouddhiste, ni hindou – et comme vous cher lecteur, cartésien, j’hésite donc à affirmer ce concept si étranger à notre atavisme occidental & chrétien.
Cela dit, le jihadisme islamique est aujourd’hui en guerre contre une grande partie du monde, que ce soit en Iran, au Pakistan, en Occiden,t où l’on veut souvent nous imposer la sharia, ou bien contre Israël. Il est également présent en France et cette phrase vue sur les réseaux sociaux « Bismillah les Ténèbres », montre que les formes les plus violentes de ces émeutes incarnaient une forme de djihad contre la France. C’est là qu’entre en lice, Dara Shukoh, Prince moghol, fils aîné du constructeur du Taj Mahal, héritier du trône, qui, par le biais du soufisme, dialogua avec d’autres religions : « je reste un musulman convaincu, mais j’accepte la réalité d’autres croyances religieuses et je vis en paix avec elles ». Dara fut décapité pour apostat par son jeune frère Aurangzeb, qui usurpa le trône. Le sacrifice de Dara est-il en vain ? Non, car il existe de bons karmas et le martyr du prince du soufisme nous revient aujourd’hui sous forme d’une pléthore de livres et biographies, dont le mien.
François Gautier (auteur de « Dara Shukoh, Prince du Soufisme, Vers un Islam Tolérant » (Editions du Cerf, 2026)

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