SWAMI , PDG ET MOINE HINDOU


Par François Gautier

(Autres œuvres par l’auteur :
Un autre Regard sur l’Inde (Editions du Tricorne. 2000)
Les femmes indiennes (Albin Michel. A paraître, septembre 2003)
Guru of Joy (India Today Book Club. New Delhi. 2002)

Dédié à : Shiva, l’Ultime, l’Immanent. Celui qui est sans début et sans fin.
Prologue

Assis par terre en tailleur, dans sa lumineuse maison du bord de mer près de Madras, un chignon sur la tête, le front peint de cendres, de lourds malas (colliers) autour du cou, Swami Pranavananda Brahmendra Avadhutha tapote sur un ordinateur portable dernier cri, qui est en permanence branché sur Internet, deux téléphones portables posés devant lui, à côté d’une puissante radio multibandes … Il est nu comme un ver ! Rien de trop surprenant jusqu’ici : de nombreux Indiens, une fois venu l’âge de la retraite, deviennent des Swamis, c’est-à-dire des moines hindous qui renoncent à tout - parfois jusqu’aux vêtements - pour certains adorateurs du dieu Shiva … Sauf que notre Swamiji (titre respectueux donné aux moines, sages et yogis hindous) est blanc de peau, Français , né Christian Fabre ....

Son histoire est celle d’un Français ordinaire, et de sa rencontre fortuite, inattendue, subite et foudroyante avec l’Inde. C’est aussi une success story, la chronique d’un jeune Occidental jeté dans un environnement étrange, parfois hostile, qui, à force de détermination, de patience et de travail, atteint le sommet de son métier. Son entreprise, Fashions International, première entreprise de ‘sourcing’ du sud de l’Inde, qui fournit quelques-uns des plus grands noms du prêt-à-porter français, donne du travail directement et indirectement à 60.000 personnes, tailleurs, tisserands, teinturiers, réparties dans 23 usines. Actuellement Swami Pranavananda est l’ un des plus gros contribuables du sud de l’Inde et ses employés sont parmi les mieux rétribués de la région !

C’est enfin un livre à la découverte de l’Inde éternelle, l’Inde dont Malraux disait dans ses Antimémoires: « Loin de nous dans le rêve et dans le temps l’Inde appartient à l’Ancien Orient de notre âme ». Cette Inde qui a miraculeusement survécu à tant d’invasions et résiste bien encore aujourd’hui à la civilisation Coca Cola - Mac Donald qui a balayé toute l’Asie, a un message à nous livrer, à nous Européens. C’est un paradoxe, et une vérité, que l’Occident, habitué à l’image misérabiliste de l’Inde, aura peut-être du mal à accepter. Mais ce message est bien réel, comme le prédisait déjà Schopenhauer il y a deux cents ans : « Un jour la sagesse indienne refluera sur l’Europe et transformera de fond en comble notre savoir et notre pensée. »

Chapitre 1: Des Chemises sur mesure

Je suis né un 8 juin 1942 à Béziers. Mon premier souvenir remonte à l’âge de deux ans : je pissais d’un pont avec des copains sur les rares voitures qui passaient en dessous. Les automobilistes pensaient qu’il pleuvait, ça nous faisait beaucoup rire…

J’avais des parents admirables. Ma mère, d’origine espagnole, avait fui l’Espagne durant la guerre civile, puis avait atterri à Béziers, où elle avait rencontré mon père, un Français de pure souche méridionale. Ils ont élevé leurs cinq enfants avec très peu d’argent, mais nous ont inculqué un esprit de famille, qui n’existe plus aujourd’hui en France (mais que je retrouverai plus tard en Inde). Nous nous sommes toujours épaulés les uns les autres. Mon père était un self-made man : l’année de ses quinze ans, sa mère s’était enfuie avec un autre homme et avait abandonné toute la famille. Il dut interrompre ses études pour subvenir aux besoins de ses frères et sœurs, mais sa soif de connaissance était telle, qu’il dévorait tous les livres qui lui tombaient sous la main, nous en lisant quelquefois le soir les extraits qui l’avaient particulièrement touché. Ebéniste de formation, cheminot par nécessité économique, il nous fabriquait lui-même de merveilleux jouets – je me rappelle tout particulièrement d’avions en bois qui faisaient crever d’envie tous mes copains.

En 1944, mon père fut nommé cheminot à Cerbère, un petit village de mille âmes en Catalogne, dans les Pyrénées orientales, à la frontière espagnole. C’était beau Cerbère : notre maison donnait sur la garrigue, les montagnes descendaient à pic dans la mer, qui était très bleue, sur fond de rochers noirs, avec de belles plages que les touristes n’avaient pas encore envahies. L’école était en bas du village et souvent, je faisais l’école buissonnière, préférant aller barboter dans les rochers pour attraper les poulpes avec des morceaux de tissu blanc, ou ramasser les moules et les oursins à la main. D’autres fois, on suivait les cabris dans les montagnes. Un jour, j’en ai vu un beau, en bas dans le ravin, et j’ai voulu lui lancer une pierre. Je suis parti avec la pierre, trop lourde pour moi, et j’ai dévalé toute la falaise. Je me suis relevé indemne, avec seulement un bras cassé. Shiva était sans doute déjà là pour me protéger :
Ma mère a hurlé, d’effroi et de colère, quand elle m’a vu tout ensanglanté.
Une autre fois, je me suis perdu dans la montagne ; tout le village a été ameuté. Je n’ai même pas été puni. La seule fois de ma vie où j’ai pris une baffe de mes parents, c’est lorsque j’ai répété sans comprendre à mon père quelque chose que je venais d’entendre :
- Papa, t’es bouché à l’émeri ».
‘Boum’.
- Ca t’apprendra à comprendre ce que tu dis »…

L’hiver, lorsque la tramontane soufflait, il faisait un froid de canard ; on se blottissait contre l’unique fourneau à bois, se brûlant coté face et gelant côté pile! On avait pas grand chose à manger pendant la 2ème guerre mondiale, mais nous nous débrouillions avec un jardin potager et ma mère faisait de l’excellent café avec des graines sauvages qu’elle allait ramasser dans la garrigue. Elle vouait par ailleurs un amour fervent aux poules qu’elle élevait dans l’arrière-cour, afin d’avoir toujours des œufs frais à nous donner. Je la revois encore, lorsque l’une d’elles tombait malade, lui versant tendrement du vin chaud sucré dans la gorge.
Mon père connaissait les montagnes autour de Cerbère comme sa poche, il servait de passeur aux résistants qu’il menait jusqu’en Espagne, en évitant les patrouilles ennemies. Quelquefois, iI les cachait dans le tender (où se trouve le charbon) des locomotives qui passaient le tunnel qui relie Cerbère à Port Bou, en Espagne, juste de l’autre côté de la montagne. Un jour, les Allemands ont frappé à notre porte. Nous étions pétrifiés. Mais l’officier boche a souri :
- Nous sommes de bons Allemands. »
Ils avaient senti le café !

A sept ans, retour à Béziers, où mon père est à nouveau muté. Après la garrigue, la mer et les montagnes, nous avions l’impression de nous retrouver en prison. Nous vivions dans une petite maison du moyen âge dans le vieux Béziers ; la rue était si étroite qu’on voyait et entendait tout ce qui se disait chez le voisin. Mais l’ambiance était belle tout de même : au coucher du soleil , on sortait les chaises dans la rue , les hommes discutaient ferme, pendant que les femmes tricotaient et que les enfants jouaient aux osselets dans le caniveau. Mon père venait d’acheter une télévision noir & blanc, un énorme poste en bois, qui remplissait la moitié d’une pièce. C’était la seule télé de la rue et tout le quartier s’entassait le soir chez nous pour voir un film américain. J’étais fier.

Ma mère était une couturière hors pair, qui nous fabriquait elle même nos chemises. Dans un premier temps, nous allions lécher les vitrines des magasins à la mode :
- Elle te plait celle-là » ?
Sans oser pénétrer dans le magasin, elle étudiait la chemise sous toutes ses coutures. Rentrée à la maison, elle confectionnait un patron, achetait le tissu et répliquait le modèle entrevu dans la vitrine - quelquefois en mieux. Mes copains, admiratifs n’en revenaient pas :
- Où t’as acheté cette super chemise» ?
Elle nous constitua ainsi toute notre garde-robe – chemises, pantalons, manteaux, chaussettes – tout, sauf les chaussures, qu’il fallait bien acheter une fois l’an. Elle était ce qu’on appelait à l’époque une « petite main », et pour compléter les maigres revenus de mon père, elle avait fondé une petite entreprise à Béziers, qui exécutait broderie et vêtements sur mesure. Mes talents de styliste , sûr que je les tiens d’elle !

Le dimanche, j’allais travailler chez mon oncle, qui était pâtissier. Il faisait les meilleurs mille-feuilles de la région, on venait de très loin pour les goûter. J’étais payé cinq francs, de quoi m’offrir une place de cinéma, mais j’avais l’impression d’être déjà un homme. C’est à cette époque que je tombai malade : la maladie des rois d’Espagne, vous savez celle où l’on saigne au moindre bobo, l’hémophilie, quoi ! Je suintais rouge de partout, même dans mes urines. Plus de couteaux ni de fourchettes, finies les escapades dans les montagnes, terminés nos concours de pisse sur les voitures passant sous les ponts. Le docteur avertit mes parents qu’à la moindre blessure je saignerais comme un poulet et qu’il était probable que je ne vivrais pas au delà de quarante ans. La joie ! Mais encore une fois, Shiva, invisible, était là pour me protéger.

Il n’y avait pas encore de Maghrébins dans le sud et beaucoup de Biterrois, pour gagner un petit pécule, faisaient les vendanges. Chaque année , d’août à septembre et de huit , à dix huit ans, j’héritais avec mes frères et soeurs de cette corvée qui ne me plaisait guère. Il fallait couper les grappes et les mettre dans une hotte. Les souches étaient basses, on avait mal au dos même moi qui était petit, il faisait chaud et en plus, la meneuse hurlait si on laissait tomber un seul grain. Plus tard, il fallut soulever les comportes, avec deux grands bâtons que l’on passait dans les anses… On était payé dix francs par jour, plus deux bouteilles de vin… Crevant, je vous dis… Aujourd’hui je ne peux plus voir le raisin, sauf dans une assiette… Mais ce n’était pas fini : après les vendanges et juste avant les chasses, les propriétaires permettaient au petit peuple de ramasser tout ce qui restait de raisins dans les vignes. C’est ce qu’on appelait le grappillage et chaque année notre père nous y emmenait. Avec ce que nous récoltions, il faisait son vin de toute l’année. Ce qui nous amusait,c’était d’écraser le raisin avec les pieds : certaines grappes étaient déjà fermentées et les vapeurs nous rendaient pompette ! Plus tard, je réalisais que c’était une sacrée belle école de la vie et j’en suis reconnaissant à mon père.

A 7 ans, J’entre à l’institution Lakanal, une école communale, humaine, chaleureuse, comme on en trouvait encore en France à l’époque. J’y resterai jusqu’à 14 ans, le temps d’acquérir de bonnes connaissances générales qui me serviront toute ma vie. A l’époque ma mère insistait pour que j’aille au catéchisme ; mon père, communiste, ne voulait pas en entendre parler. Moi j’aimais bien, et il m’arrivait d’avoir de fugitifs élans mystiques. Cela ne nous empêchait pas de bien nous amuser dans ce Béziers du début des années soixante. Nous organisions déjà des parties, des boums quoi ! C’était l’époque d’Elvis. J’avais un tourne-disque que mon père m’avait offert – il était super mon père - et j’aimais le rock, que je dansais plutôt bien. Ca aidait pour les filles ; et c’est ainsi qu’à quatorze ans, j’eus ma première copine : elle était belle, mais j’ai oublié son nom. Nous fredonnions ensemble des chansons de Paul Anka. Je lui disais :
- T’as de beaux yeux » !
En fait, ce qu’elle avait de plus beau c’était une poitrine en obus de canon !

Je n’avais pas de problèmes métaphysiques - ni physiques, ni méta. Le week-end, on emportait le tourne-disque, on ramassait quelques bouteilles de vin, on rameutait les filles et on partait dans le château de mon copain Stéphane. Il y avait des chambres partout et on ne s’ennuyait pas... Mais c’était clean : ni drogues ni alcool durs. Puis on attendait l’été, lorsque les Suédoises descendaient sur la côte qui n’était qu’à 13 kms de Béziers. On faisait du stop pour aller à Valras, ou Cap d’Agde : les immenses plages étaient désertes, les étangs ,envahis de flamands roses à perte de vue. On se retrouvait tous à poil avec les Suédoises. Je n’ai jamais eu à faire d’efforts pour plaire aux filles.

Chapitre 2 : Un lynx en Kabylie

Puis est venu le temps du service militaire. Je me suis retrouvé à la caserne de Montélimar, à apprendre à taper le morse, à tirer au fusil et à crapaüter des kilomètres sous le soleil avec un sac rempli d’un lourd appareil de radio-téléphone. Je n’aimais pas l’armée, sa discipline bornée :
- Je ne veux pas le savoir », nous hurlait tout le temps l’adjudant.
Ce fut le choc. Privé de ma liberté, je faisais souvent le mur pour aller au cinéma et voir les filles. Lorsque je me faisais coincer, je me retrouvais au trou. On vous enlevait les lacets et la ceinture, et on restait face à soi-même. Peut-être est-ce là que j’ai commencé à méditer.
Depuis, je suis resté un antimilitariste convaincu.

En 1961, en pleine guerre d’Algérie, j’ai atterri à Tizi Ouzou. D’abord, c’était plutôt joyeux , on sortait avec les légionnaires, qui vous interpellaient :
- Hé, petit, tu veux une mousse » ?
Et ils décapsulaient la bière avec leurs dents !
Moi je comprenais que les Algériens veuillent leur indépendance et je me demandais ce que je foutais là-bas, à protéger les intérêts des riches colons français. Mes deux autres frères ont aussi fait la guerre d’Algérie. Vous imaginez l’angoisse de ma pauvre mère . On gardait une base d’hélicos. La nuit les fellagas s’introduisaient dans le camp et faisaient aux hommes des choses pas jolies à voir, puis repartaient le matin sans qu’on les entende. Je n’ai jamais tué un homme, mais une nuit, alors que je montais la garde, j’ai vu des yeux qui brillaient.
- Qui va là », ai-je crié par trois fois.
Je n’ai pas eu le choix : j’ai tiré.
J’ai entendu ‘couic’ et j’ai cru qu’un homme venait de mourir.
Tout le camp a été ameuté, on a allumé les projecteurs, envoyé des patrouilles... J’avais tué un chacal. Rigolade générale...
O Shiva, je te suis resté fidèle.

Il y avait aussi le bordel militaire. Avec des putes françaises, car on racontait des histoires abominables de soldats qui auraient eu des rapports sexuels avec des femmes arabes. Des histoires de lames de rasoir dans le vagin et d’hommes émasculés, qui sortaient en hurlant.
On faisait la queue et l’officier disait :
- Au suivant »…
Un homme sortait en reboutonnant son pantalon, alors qu’un autre, un peu rouge, entrait dans la chambre.
J’ai pas pu.
Et puis j’avais peur. Peur de mourir.

Pourtant, c’était beau la Kabylie ; les Kabyles sont des êtres raffinés, fiers, la peau claire, les yeux bleus quelquefois. J’aimais déjà les pays chauds. J’ai commencé à apprendre l’arabe et un moment j’ai failli rester en Algérie, car on me proposait d’y travailler. Mais mon père a dit non. J’ai été démobilisé en juin 1963 et je suis rentré à Béziers, avec des galons de sergent, un peu déboussolé. Mon père a été sage : il a vu d’un coup d’œil que j’avais besoin de décanter. Je me contentais un temps de la bronzette sur la plage du Cap d’Agde. Les soldats avaient la cote et j’en profitais. Au bout d’un mois, il m’a dit :
- Il est temps que tu gagnes ta vie maintenant ».
Je suis donc devenu, un 1er septembre, contrôleur de tickets à la sortie de quai de Gagny-Est. Dur, après une enfance passée dans le Midi. Je gagnais 650 francs par mois et la cage à poules allouée par la SNCF me coûtait 350 francs. Restait 300 francs pour manger. Le 15 du mois, je n’avais plus rien et le soir je dînais d’une baguette et de sucre blanc. Pendant six mois, je n’ai connu personne et je déprimais de plus en plus. Il y avait des grèves tout le temps, les gens étaient sinistres et l’hiver je me gelais sur les quais de la gare. Alors j’ai désespérément cherché autre chose. La SNCF, ce n’était pas pour moi.

Mon père m’avait envoyé six mois en Angleterre avant le service – un échange de fils et filles de cheminots - et je parlais un bon Anglais, à force d’avoir baratiné les petites Anglaises de Stoke-on-Trent. Coup de bluff : j’entre dans une agence de voyages avenue d’Iéna à Paris et propose mes services comme interprète. On me fait passer un test et je suis engagé ! J’allais chercher de riches touristes américains à l’aéroport d’Orly et les emmenais découvrir Paris by night.
J’ai fait ce boulot pendant neuf ans. On était payé à la commission , il y avait des mois où je gagnais bien ma vie et d’autres moins. Mais je voyageais pratiquement gratis et j’en ai profité pour découvrir le monde. En plus, je me faisais beaucoup d’amis à Paris et sortais beaucoup. En 1964, c’est moi qui fut chargé de l’entretien d’embauche d’une jeune fille franco-japonaise pour un job dans mon agence de voyage. Deux ans plus tard, nous étions mariés ; un peu plus tard naissait notre fils Nicolas.
Il fallait que je cherche autre chose : mes commissions ne suffisaient plus
à nourrir trois bouches . Je me retrouvai engagé par l’agence immobilière Cori, filiale de la banque Paribas. Ce fut une bonne école financière et j’y ai beaucoup appris : le système bancaire, la psychologie de vente, les comptes… Mais ce n’était pas toujours facile : nous habitions un petit appartement au bord de la Nationale 7, au Kremlin Bicêtre ; c’était moche : d’un côté ,on avait vue sur le feu rouge, de l’autre sur le cimetière. Le bébé hurlait toute la nuit et ma femme, bien-née, avait du mal à supporter ce changement de statut. Peut-être nous étions-nous mariés un peu vite…

L’envie de retourner dans le midi, retrouver le soleil, l’accent et la bonhomie des méridionaux me prit brutalement. Je trouvai vite un emploi d’agent immobilier à Argelès :je devais vendre des maisons de vacances à flanc de rocher et promouvoir un programme de logement à Bagnouls, à côté de Cerbère. Mais chez Cori-Paribas , plus on vendait, moins on était payé. Un de mes clients, patron de Kreglinger France, une entreprise de cuir et de laine, me suggéra de me reconvertir dans le cuir. Mais le cuir, je n’y connaissais rien !.
- Eh ! bien, rétorqua-t-il, vous apprendrez » !
Je donnai ma démission et partis faire un stage de six mois à Montpellier. Il fut question un temps que je parte en Nouvelle Zélande, mais le cours de la laine s’effondra et je me retrouvai posté à Madras comme acheteur de cuir semi-fini. Une page de ma vie se tournait.

Chapitre 3 : Le choc de l’Inde

Je débarquai à Bombay un jour de juin 1971, avec femme, enfant et bagages. La première impression, à peine sorti de l’avion, fut le choc de la température: une chaleur moite qui vous asphyxie, une humidité qui vous colle à la peau. L’aéroport était sale , une file d’attente interminable s’étirait jusqu’aux guichets d’immigration et pour couronner le tout, le petit commença à vomir. Cela ne partait pas trop bien. André, le type que je remplaçais, nous attendait à l’aéroport de Madras. Il nous déposa à l’hôtel Woodlands, le meilleur de Madras en ce temps-là pour y passer la nuit. Un lit pour trois, des draps tâchés, des moustiques, un cafard en balade dans la salle de bains.. :. on a failli reprendre l’avion sur le champ. Le lendemain, les choses nous apparurent moins sinistres. André nous conduisit dans sa résidence, qui allait devenir la nôtre. L’après-midi, il m’emmena dans le quartier musulman du cuir et me fit rencontrer divers tanneurs. Je ne comprenais rien à leur anglais, il faisait une chaleur d’enfer et je me demandais encore une fois ce que je foutais là. A 17 heures, il me demanda de l’accompagner à l’aéroport avec la voiture de fonction, une Fiat 124, qui laissait un grand nuage de fumée noire derrière elle, car elle consommait plus d’huile que de pétrole ! Le boy l’y attendait avec tous ses bagages ; il me tendit les clés de la voiture, celles de l’appartement, me souhaita bonne chance, me serra la main et me tourna le dos. Ce gars n’avait qu’une hâte : quitter Madras. Je restai seul sur le tarmac.

Retrouver la nouvelle maison dans ce Madras que je ne connaissais pas, en conduisant à gauche, de surcroît, me prit trois heures. J’y découvris ma femme debout sur un tabouret, hurlant de terreur, car elle venait d’apercevoir son premier lézard ! J’ai du faire la chasse à tous les reptiles, visibles ou invisibles, avant qu’elle accepte de se coucher. Après s’être endormis difficilement , des bruits insolites nous ont réveillé en plein milieu de la nuit ,comme si quelqu’un essayait de s’introduire dans la maison. C’était le chowkidar, le gardien, qui frappait son lathi (bâton) contre le sol, pour bien nous faire savoir qu’il ne dormait pas…Histoire de tout partager.
Le rapport avec les trois serviteurs attachés à la maison fut plutôt facile. Ils étaient charmants, souriaient tout le temps, et me donnaient du ‘Sir’ ! Mais assez vite, ma femme s’aperçut que nous consommions dix kilos de sucre par semaine.
- Tu prends autant de cafés ? », me demanda-elle un jour.
Interloqué, j’allais dans la cuisine et découvris caché dans un placard des petits paquets de sucre, de riz, de café, que le cuisinier subtilisait tous les jours pour les emporter chez lui. Quant au whisky, que je gardais dans un décanter, il me semblait de plus en plus fade chaque jour… Le boy le buvait en douce et rajoutait un peu de thé pour relever le niveau ! Notre intimité ne leur semblait pas non plus une notion sacrée, ils avaient le chic pour entrer dans n’importe qu’elle pièce sans frapper et se sentaient partout chez eux dans la maison.

« Boy », un Gin Tonic ! Un Indien très digne dans sa tunique blanche, enturbanné, une volumineuse ceinture de brocart rouge drapée autour de la taille, s’empresse de nous servir, pendant que d’autres serviteurs déposent délicatement sur notre table des ‘chicken tikkas’, et autres viandes cuites au tandoori , marinées dans les épices dont se dégage un léger parfum de curry. Notre voisin de table, le Consul honoraire de Turquie qui sirote un whisky -soda, pendant que sa corpulente épouse batifole dans la vaste piscine bleue du très sélect ‘Madras Club’, nous adresse un clin d’œil complice. … Il y a maintenant un an que j’habite Madras. Kreglinger a augmenté mes émoluments et nous a proposé cette très belle maison coloniale, en plein cœur de la ville, avec cinq serviteurs pour satisfaire nos moindres désirs, dont une ayah (nounou) pour l’enfant et un chauffeur. Tous les mercredis, nous recevons le Tout-Madras à dîner chez nous. Mon Dieu, que la vie était belle…

Il n’était cependant pas aisé de travailler en Inde au début des années 70. Ma tâche principale consistait à contrôler la qualité de peaux de cuir semi-finies destinées à Kreglinger. Il fallait se rendre dans le quartier des musulmans. Ce sont eux qui traditionnellement s’occupent de l’abattage des vaches et du traitement du cuir en Inde, les hindous considérant les vaches comme sacrées. Il faisait une chaleur d’enfer à l‘intérieur de leurs usines, sans parler des odeurs insupportables. Je rejetais les peaux qui me paraissaient de mauvaise qualité, mais étais souvent étonné de les voir me revenir quelque temps après. Au bout d’un moment je saisis la manoeuvre et je marquais avec l’ongle les mauvaises peaux d’une croix reconnaissable . Communiquer n’était pas facile non plus : les lettres mettaient quinze jours pour arriver en France, pas de fax ni de télex et il fallait passer par un opérateur pour téléphoner, ce qui prenait des heures. En dehors du Club, les distractions étaient maigres : ni télévision, ni journaux, ceux qui arrivaient de Paris étaient vieux de trois semaines... Dur pour un Français du terroir !

Je découvrais par ailleurs que l’Inde est le pays qui doit compter le plus de jours fériés au monde. ll y a des congés pour tous : pour les hindous bien sûr, mais aussi les catholiques, les musulmans, les bouddhistes… on n’en finit pas. Ne parlons pas des grèves, des deuils nationaux, des congés de maladie etc. L’état du Madhya Pradesh, par exemple, détient le record douteux du plus grand nombre de jours fériés plus nombreux que les jours ouvrables ! L’Inde moderne a aussi initié le culte des anniversaires d’hommes politiques, morts depuis une éternité, dont personne ne se rappelle les noms ni ce qu’ils ont fait pour l’Inde de leur vivant. Chaque année des millions de roupies et des centaines d’heures de travail perdues sont consacrées à déposer des gerbes de fleurs sur les “samadhis” (mausolées) de ces illustres inconnus.

Je m’apercevais que les Indiens pris individuellement sont des gens merveilleux, hospitaliers, doux, pleins d’une spiritualité innée et spontanée. Malheureusement on ne peut pas dire la même chose de la masse indienne.. Le fossé entre les riches et le pauvres est souvent très choquant pour un Occidental : il y a des gens si riches en Inde, qu’ils pourraient acheter la moitié de la France ; et d‘autres si pauvres, qu’ils vendent leurs enfants. Les plus fortunés pourraient peut-être s’occuper de ceux qui sont nés démunis. Mais il faut une Mère Térèsa, ou un Père de la Cité de la Joie, pour nous rappeler que les Indiens sont souvent incapables de charité envers les leurs. Ils témoignent également d’un sens civique discutable. J’en faisais tous les jours l’expérience en les voyant conduire ! Les chauffeurs de camions et d’ autocars en Inde sont sans conteste parmi les plus dangereux au monde ; ils doublent dans les tournants, en haut des côtes, sans reprise, sans se préoccuper de la voiture ou du bus qui vient en face. Le résultat est une hécatombe, et entreprendre un voyage routier en Inde tient souvent de la roulette russe, particulièrement la nuit, car bien sûr, personne ne se soucie de mettre les codes et les camions vous foncent dessus tout en vous en aveuglant. Quand on ajoute que tous ces bus et ces camions ont de puissants klaxons actionnés à tout bout de champ, même en ville, assourdissant tout le monde, on imagine le chaos !

Moi qui pensais les Français incapables de discipline je découvrais les Indiens bien pires resquilleurs .Ils ont horreur de faire la queue et bousculent tout le monde, que ce soit pour sortir d’un avion, ou d’un cinéma. L’Indien aime jouer au plus fin, il triche par jeu sans en avoir mauvaise conscience : l’essence est quelquefois mélangée à du kérosène, des cendres au ciment, et il vaut mieux recompter sa monnaie . Ce ne sont pas seulement les pauvres qui trichent, mais aussi les riches, qui ne paient jamais leurs impôts – un tiers de l’économie indienne se traite au noir ; même les hommes politiques et leurs partis sont connus pour garder des sommes colossales en cash chez eux. Parce que finalement, l’Inde est un pays extrêmement riche. Les Indiens doivent être aujourd’hui de fameux épargnants : pas de carte de crédit, ni d’actions, ou de prêts bancaires (bien que la tendance commence à changer), mais de l’or sur leurs femmes, des terres, des maisons. Même le petit boutiquier qui vend des beedies (petits cigarillos indiens) au coin de la rue, sait épargner. La pauvreté en Inde est à la fois le résultat du chamboulement colonial, de l’inutile partition, de la politique de Nehru des années soixante – copiée du modèle soviétique - et d’une immense inertie collective.
Comment le provincial aux racines occitanes que j’étais avait-il pu se retrouver au pays de Shiva


Chapitre 4 : Ni hippy, ni en quête

A l’époque, ni la culture, ni la spiritualité indiennes ne m’intéressaient . La musique de Ravi Shankar m’ennuyait et je n’avais même pas eu l’idée de rencontrer mon voisin le plus proche , le grand philosophe et guide spirituel indien Krisnamurti, si prisé par les Occidentaux. Je me sentais un peu à côté de l’Inde, mais je commençais à apprécier la gentillesse, l’hospitalité et la tolérance des Indiens .. Comme beaucoup de jeunes des années 70, je portais les cheveux longs et des pantalons pattes d’eph(et ma femme des minijupes). Nous étions en pleine période hippy – et l’Inde était leur royaume. Je les découvrais principalement lors de mes déplacements d’affaires ou de loisirs à Goa, célèbre pour ses criques de sable fin, où ils trouvaient refuge en hiver, louant quelque bungalow au bord d’une plage déserte, afin de s’adonner béatement aux joies du naturisme et des paradis artificiels. En été, ils émigraient à Katmandou, ou bien à Almora dans les contreforts des Himalaya indiens, capitale de ce que l’on appelle les montagnes Kumaon, et lieu de prédilection de Shiva, ainsi que de sa compagne Parvati. Lorsque je m’y rendis, en compagnie de ma femme et mon fils, je découvris ébloui, les grands pics éternels des Himalaya indiens: Nanda Devi, le plus haut sommet, avec ses 7816 mètres, Trishul, 7074 mètres, ou bien Panchuli, qui culmine à 6904 mètres. Le matin, leurs sommets enneigés rougeoient au lever du soleil, avant de retrouver leur blancheur immaculée pendant la journée; le soir, ils s’enflamment d’orange et de mauve, avant que la nuit n’efface leur présence majestueuse. La route qui serpente au dessus d’Almora vers le petit village de Paparsali, a été dénommée « Crank’s Ridge », « la Crête des Toqués », par les villageois du cru - car c’est ici, dans cet endroit totalement ignoré des touristes, qu’avaient trouvé refuge les hippies des Indes.

Pour l’équivalent d’ une centaine de francs par mois, les hippies louaient aux paysans ces maisonnettes aux cheminées fumantes blotties dans la vallée faisant face aux Himalaya. Le seul accès possible était à pied par des chemins escarpés après avoir traversé d’odorantes forêts de pins où la nuit rodaient les panthères - qui ne s’attaquaient qu’aux chiens.La plupart du temps, il n’y avait ni eau ni électricité mais ces modestes chaumières faisaient figure de paradis: la ganga, l’herbe indienne y pousse tout autour à l’état sauvage et chacun peut en toute liberté satisfaire ses envies : fumer, jouer du sitar, ou étudier la Baghavad Gita (la Bible des Hindous)dans un silence de premier matin du monde.

De la guest-house où nous séjournions, on apercevait tous les jours un Allemand qui faisait ses exercices de pranayama (contrôle de la respiration) face au soleil levant; plus bas, une petite fille blanche, incongrue parmi ses amies basanées, apprenait le Kumaoni (dialecte local) dans une école en plein air ; plus bas encore, on tombait nez à nez sur une maisonnette où vivait depuis 8 ans un Français ! L’intérieur était spartiate avec ses murs en terre, la chambre était minuscule et la salle de bains à l’ extérieur. Mais l’atmosphère était chaleureuse. Dans la cheminée où un feu de bois brûlait en permanence, bouillait du chai, le thé indien . François nous expliqua qu’originaire de Nogent s/ Marne, il avait été attiré par le vent du large :
- L’Inde me fascinait depuis toujours et mes études terminées, je m’y suis plongé avec délices ».
François avait ,comme beaucoup de jeunes de ces années-là, pris la route des Indes et vécu de petits trafics improvisés.: -« j’ai connu l’époque des freaks : ils mouraient tous comme des mouches d’overdose à Delhi ».
Mais un jour, François découvre Almora , la vallée des Himalaya :
- ce fut le coup de foudre, j’ai compris qu’ici je n’avais plus besoin de rien et que je pourrais être totalement libre ».

Mais cet univers bucolique n’était pas vraiment mon trip et nous sommes bien vite redescendus vers Madras, sa chaleur et ses kilomètres de béton. Mai 68 s’était fait sans moi, car ma préoccupation n’était pas de refaire le monde mais de nourrir mon fils et ma femme. L’herbe, je n’avais pas envie d’y goûter,je lui préférais le gin tonic le soir chez le consul français ou le directeur de l’Alliance française. La vie était cool en somme.

Chapitre 5 :Galère et dérive

Jusqu’en 1972, où brutalement tout s’effondre. Sans avertissement, le gouvernement indien réglemente l’exportation des peaux de cuir semi-finies. Mon boulot n’existait plus et l’Inde se désintéressait de Kreglinger. On me proposa donc soit de rentrer en France, soit un poste en Nouvelle Zélande. J’hésitai : la Nouvelle Zélande ne m’attirait pas particulièrement et rentrer en France ? La froidure, la grisaille, un salaire deux fois moindre, un petit appartement en banlieue sans personnel ? Non, décidément, il y avait quelque chose qui m’attirait en Inde que je ne m’expliquais pas et j’aimais trop les Indiens, malgré leur inefficacité et leur irritante lenteur. C’était décidé, nous resterions à Madras.

Envolés les cinq serviteurs ; terminée la belle vie autour de la piscine du Club, un verre de gin tonic à la main ; finie les soirées où le Tout-Madras papotait chez nous. Nous survivions de nos maigres économies, pendant que je cherchais une issue de secours. Plus jeune, je m’étais essayé au dessin industriel et il me prit l’idée de faire fabriquer à Madras des vêtements de prêt-à-porter pour les exporter vers la France. Mais toutes les démarches prennent une éternité en Inde, et chaque jour, mes relations avec ma femme se détérioraient un peu plus . Un beau matin, après une énième explication orageuse – une de trop- elle me quitta brutalement , du jour au lendemain – sans explication - et me planta seul avec un fils de cinq ans, qu’elle viendra reprendre six mois plus tard. Je plongeai à pic, je touchai le fond. C’était la dégringolade : plus de bureau, plus de voiture, plus d’argent, parfois même la portion congrue à table:souvent, notre dîner se résumait à une tranche de pain que je recouvrais de sucre, puis caramélisais dans un toaster. Le pire était de ramasser les mégots par terre dans la rue, n’ayant plus même les moyens de me payer une cigarette (10 paisas de l’époque, même pas un centime). Quand j’avais un peu d’argent, je fumais soixante cigarettes par jour et descendais mes quatre whiskies tous les soirs, ce qui n’arrangeait rien .

Quelquefois, j’avais l’impression de marcher sur le fil du rasoir qui sépare la raison de la folie. Que faisais-je dans ce pays de fous ? Pourquoi avais-je quitté ma douce France et mon Béziers chéri, pour l’Inde, où tout était si différent, si compliqué, tellement aux antipodes de notre culture ? Le soir, seul dans ma chambre, je faisais l’expérience d’une intense solitude, habitué que j’étais au babillement de ma femme, aux questions incessantes de mon fils et à la présence des serviteurs toujours prêts à se manifester au moindre signe. Allais-je devenir mendiant ? Ou finir ‘fou de Dieu’, ces hommes et ces femmes, qui ne sont ni mendiants, ni sannyasins, et qui marchent échevelés sur les routes de l’Inde, sans but, ni raison et se parlent à eux-mêmes en regardant leurs pieds ? D’ailleurs un beau matin, je me surpris à me parler tout haut à moi-même dans la salle de bain. Il devenait urgent de prendre une décision. Peut-être pourrais me faire rapatrier en allant au consulat prétendre que j’étais devenu fou ? Quelquefois même, l’idée du suicide me traversait fugitivement l’esprit… Mais Shiva veillait sur moi.

Chapitre 6 : Coup de bluff

Le premier coup de pouce de la chance fut ma rencontre avec un Parsi, un de ces adorateurs de Zarathoustra, qui, à partir du 7ème siècle, persécutés par la montée de l’Islam, durent fuir l’ancienne Perse et chercher en Inde refuge et liberté de pratique (qu’ils trouveront .Aujourd’hui la communauté parsie est une des plus riches de l’Inde). Arun Screwala était un beau parleur, courait après tous les jupons (surtout lorsqu’il y avait de la peau blanche en dessous), avait des relations et un peu d’argent. Il repéra vite le potentiel du jeune homme que j’étais, enthousiaste, bosseur et quelque peu brouillon. Nous fondâmes l’entreprise Fabratel et avec l’argent du Parsi, j’achetai une table de coupe, quatre machines à coudre et dessinai une petite collection « chez soi ».

La chance me fit signe une seconde fois : une acheteuse du Printemps passait par là ; je bluffai :
- J’ai une grosse usine de confection, mais elle est assez loin de Madras et avec cette chaleur, je ne veux pas vous y conduire. »
Impressionnée, l’acheteuse me passa une grosse commande pour le magasin Brummell, la première d’une longue série. Nous étions en 1974, je dénichai un local un peu plus grand et avec la lettre de crédit du Printemps, empruntai à une banque indienne pour acheter soixante autres machines. Les affaires démarraient. A l’époque, le Printemps partageait ses infos avec d’autres grands magasins européens qui ne lui faisaient pas concurrence :
Le bruit courut qu’ un petit Français , à Madras, dessinait de jolies collections pour pas cher du tout .
Les commandes affluèrent d’un coup. Pendant cinq ans, je trimai comme un fou, alors que mon Parsi de commanditaire se prélassait dans le club de Madras et lorgnait les femmes des consuls en poste. J’étais payé 1500 roupies par mois, trente de nos Euros d’aujourd’hui; je me levais tôt le matin et passais une heure dans le bus, souvent sur le marchepied, car les bus indiens sont bondés, pour être à l’atelier à huit heures. Je travaillais toute la journée dans une chaleur de four, m’occupais de la paperasserie infernale en Inde, amadouais les bureaucrates arrogants, et rentrais vanné chez moi le soir, les poumons irrités par la fumée de mes soixante cigarettes, avant de m’endormir assommé par mes whiskies rituels. Malgré les commandes, j’étais mal dans ma peau, ma femme et mon fils me manquaient terriblement, et je réalisais que mon ami m’exploitait. Alors en 85, je plaquai le Parsi et repartis une deuxième fois à zéro, seul dans ce pays que je ne connaissais pas encore qui m’irritait autant qu’il me fascinait .

Une nouvelle idée s ‘imposa: j’allais fabriquer en Inde et commercialiser mes collections en France. Avec un peu d’argent prêté par ma mère, je rachetai des machines, trouvai un petit local et redessinai une collection – que je vendis facilement en France. Oh, les débuts furent modestes : une petite pièce, un téléphone, une machine à écrire. L’atelier était au nord de Madras, en plein milieu des bidonvilles et je m’y rendais en rickshaw (tricycle motorisé). Le toit de l’usine était en tôle ondulée et en plein été, il était impossible d’y rester plus de dix minutes, tant la chaleur était insupportable. Pire, nous travaillions sur une collection d’hiver à base de doudoune qui collait partout et entrait jusque dans les narines ! Mais, je remportai mon premier contrat important, avec Chipie, un client qui me restera fidèle. J’achetai fièrement un vélomoteur et une nouvelle machine à écrire - électrique celle-là! Il était cependant encore difficile de faire des affaires en Inde : il y avait bien le télex, mais il marchait un jour sur deux, le téléphone, mais il fallait hurler pour se faire entendre, un peu comme dans les vieux sketchs de Fernand Raynaud. Je dus cependant vite me rendre à l’évidence : les boutiques françaises ne payaient pas et une fois revenu à Madras, il m’était quasiment impossible de récupérer mon argent.
Alors plutôt que de tout fabriquer moi-même, ce qui représentait un énorme travail, avec mon ancienne secrétaire de Fabratel et un ami, nous fondâmes Fashions International en 1987.

Malgré des finances qui s’amélioraient et des perspectives encourageantes, je filais droit vers la dépression nerveuse . J’approchais de la quarantaine, mon corps supportait de moins en moins mes cigarettes du jour et mes whiskies du soir. Rentré seul chez moi le soir dans ma chambre minuscule, je me reposais les mêmes questions : Qu’est-ce que je fous ici ? Pour qui et à quoi bon tous ces efforts ? Est-ce que j’allais, comme pas mal d’Occidentaux échoués en Inde ,finir comme une épave ,shooté à la ganja (marihuana indienne) ?
Mais cette fois, Shiva me fit un petit signe, un vrai.

Chapitre 7 :Une rencontre essentielle

J’avais des voisins brahmanes, la caste traditionnelle des prêtres dans la hiérarchie sociale hindoue, qui aujourd’hui se retrouve à tous les niveaux de la société indienne. Une femme brahmane surtout attirait mon regard, je l’admirais de loin quand elle retroussait son sari, le passait entre ses jambes pour apprendre à son fils à faire du vélo. Nous engageâmes la conversation : elle s’était mariée en dehors de sa caste, à un Pakistanais sindhi - ce qui ne se fait pas chez les brahmanes - et s’était enfuie de la maison paternelle. Elle m’invita chez elle, et entre deux idlis (gâteau de riz fermenté), me parla de spiritualité, de pranayama, de méditation, comme autant de remèdes à ma dépression. Je vivais en Inde depuis plus de quinze ans, mais c’était la première fois que je trouvais un intérêt à entendre parler de spiritualité. Raji, car c’était son nom, me prêta un livre, un seul : ‘Paroles de Ramakrisna’.
- Ramakrishna, me dit-elle, était un homme qui ne savait ni lire ni écrire. Mais sa force intérieure était si grande, la vérité qu’il irradiait si puissante, que toute l’Inde accourut pour le rencontrer : lettrés, analphabètes, pauvres et riches, brahmanes et shoudras (intouchables) se rendaient jusqu’au temple de Dakshineshwar, près de Calcutta, et se prosternaient aux pieds du plus grand sage du 19ème siècle… »

Le soir, rentré chez moi, à la lumière crue d’une mauvaise lampe, j’ouvris le livre et en lus les premiers mots :
- Dieu est dans tous les hommes; mais tous les hommes ne sont pas en Dieu ; et c'est pourquoi ils souffrent.»
Ce fut le déclic, le flash, la compréhension soudaine, la révélation intuitive de ce qu’était l’Inde et du trésor à côté duquel j’étais passé pendant quinze ans de ma vie. Plus tard, je comprendrai pourquoi les paroles de Ramakrishna m’avaient tellement ému : il avait tout, en n’ayant rien ; il était pauvre, illettré, mais il possédait toute la sagesse, tout l’amour, toute la bonté. Moi aussi, je découvrais que, pensant avoir tout perdu : femme, enfant, fortune, amis, ma raison même, je possédais tout, là au fond de mon coeur, si présent, si chaud, si près. Je ressentis un grand vide en moi après la lecture de ce livre et j’eus l’intuition alors que la vérité ne se trouve pas dans la vie matérielle au dehors, mais au dedans de soi-même. Ce fut une exultation. Le voilà donc le sens de l’existence, qui vous donne LA raison de vivre : apprendre à se connaître soi-même, trouver son but.

Que de temps perdu ! En un mois, Raji m’initia aux principaux textes sacrés indiens : le Mahabharata, qui tisse à une échelle gigantesque, probablement non surpassée à ce jour, l’épopée de l’âme indienne et conte l’histoire éternelle , les mœurs et les coutumes de l’Inde ainsi que sa vie culturelle, politique et sociale. Le Ramanaya, le deuxième grand poème épique indien, dont l’esprit est proche de celui du Mahabharata :
- On y trouve peut-être même plus de simplicité dans la trame, m’expliqua Raji, un souffle poétique plus puissant, une immensité de la vision, un élan épique plus ailé encore que celui du Mahabharata dans sa conception et dans la richesse des détails. »
Je devais découvrir la Bhagavad Gita aussi :
- Pour nous, tout est là, tout y a été écrit, tout est dit ; il n’est pas une question fondamentale de l’histoire de l’humanité à laquelle la Bhagavad Gita n’ait pas répondu, » me chuchota Raji.
Et de citer le discours de Krishna à Arjuna :
- Sur moi reposent tous les êtres. Je ne suis pas en eux, ni eux en moi. »
C’est ce texte qui m’a sans doute le plus marqué et aujourd’hui encore, je me répète tous les matins :
- On ne travaille pas pour le résultat, mais de façon désinteressée, c’est le dharma. »
- Oui, le dharma, surenchérit Raji, c’est tout ce qui t’aide à devenir conscient de ton vrai Moi, à incarner dans la vie ta véritable personnalité et ton réel destin, qui se cachaient derrière ton petit moi . »
Moi, petit Français de Béziers, je dévorai tout ce qui pouvait me renseigner, je fus pris d’une fièvre subite, assoiffé de cette connaissance qui se dévoilait tout d’un coup à moi. Raji me fit également découvrir les bhajans, ces hymnes anciens, que les fidèles en Inde chantent d’âge en âge comme un hommage à leur Dieu. Ce fut encore une fois une révélation : j’aimais les chants grégoriens ; mais là je compris que je connaissais déjà ces hymnes sanskrits, leurs rythmes magiques et leurs intonations incantatoires.

Chapitre 8 : J’apprends à méditer

J’arrêtai tout : les cigarettes, surtout, car je crachais mes poumons et avais d'interminables crises de toux sèche, les whiskies, la ganga, que j’avais commencé à fumer occasionnellement, la viande même, devenant pur végétarien et j’entrepris de m’initier au hata-yoga. Mon professeur s’appelait Swami Vedananda, il enseignait bénévolement le yoga, car, disait-il, « Mon but est d’amener les âmes perdues à la spiritualité ». La première chose qu’il m’apprit, c’est que le mot ‘yoga’, qui signifie ‘union’, ne désigne pas seulement le hatha-yoga, le yoga du corps, comme on le croit souvent en Occident.
- Il y a toutes sortes de yoga, me dit-il : karma yoga, le yoga du travail ; jnana yoga, le yoga de la connaissance ; bhakti yoga, le yoga de la dévotion et bien sûr, le hata-yoga. Derrière tous ces yogas, conclue-t-il, il y a Shiva, la Réalité Suprême. »
Et pas à pas, mon Swami m’entraîna à sa suite à la découverte de Shiva.
- Ne t’imagine pas que Shiva soit un Dieu ; pense à Shiva comme à l’Espace avec un grand ‘E’, imagine que Shiva est présent dans chacun des atomes qui constituent ton corps, dans l’air que tu respires, dans toute la création, dans chaque créature, chaque végétal, chaque pierre, même. »
Il me fit lire un traité de philosophie qui explique que « dans le processus de la création, le pouvoir de concevoir (vimarsha) et le pouvoir de réaliser (prakasha), lorsqu'ils sont réunis, se manifestent d'abord dans un point limite (bindu), une localisation qui est le centre de départ de l'espace-temps : Shiva. Et Swami Vedananda de citer l’historien français Alain Daniélou qui écrivait à la fin de sa vie : « La seule valeur que je ne remets jamais en question est celle des enseignements que j'ai reçu de l'hindouisme shivaïte qui refuse tout dogmatisme car je n'ai trouvé aucune forme de pensée qui soit allée aussi loin, aussi clairement, avec une telle profondeur et une telle intelligence, dans la compréhension du divin et des structures de monde. » Catholique de naissance , cartésien parce que Français, on ne peut pas dire que je m’engageais sur ce chemin sans crainte ni doutes : j’avais peur des sectes et une grande méfiance à l’égard des gourous, mais secrètement je faisais confiance à ma bonne étoile.

Puis vint le temps de la méditation. Un bien grand mot que la méditation, qui laisse sous-entendre des pratiques mystiques et savantes d’initiés
- Pas du tout, me rétorqua le Swami, c’est une science rationnelle, qui peut être pratiquée par n’importe qui, à n’importe quel moment et n’importe où. C’est cela qui te permettra de regarder au dedans de toi-même, car la méditation nous intériorise, nous met en contact avec le meilleur de nous même, nous recentre et nous amène à la découverte de notre vrai moi. »
J’appris donc qu’il existe en Inde des centaines de méditations différentes, qui chacune ont leurs caractéristiques et produisent des effets différents. Le Swami m’en enseigna une :
- Apprends à te dissocier de tes pensées, à les observer sans y attacher d’importance. »
La première fois que je m’y essayai, ce ne fut pas brillant : plus je tentais d’arrêter mes pensées, plus elles se bousculaient , tous mes problèmes me sautaient à la figure. Swami Vedananda me répéta patiemment :
- Jusqu’à présent tu étais celui qui tirais la charrette, mais c’était les bœufs qui la conduisaient; aujourd’hui c’est toi qui vas conduire les bœufs – qui représentent ton esprit et tes pensées – et eux tireront la charrette. Ne te coupe pas de tes pensées, laisse-les passer, comme si elles ne t’appartenaient pas. »
Il me fallut un an..Douze mois avant que je m’aperçoive un jour ,émerveillé, que mon esprit s’était calmé et que mes pensées se disciplinaient quand j’entrais en méditation les yeux fermés. Du coup, cet assagissement du mental eut des conséquences sur l’ensemble de ma personnalité. Depuis le départ de ma femme, j’étais devenu très colérique :il m’arrivait de claquer les portes si fort que plâtre et peinture volaient en éclats. Grâce à la méditation, mon système nerveux commença à s’apaiser et mes colères s’espacèrent. Et je constatai que ma concentration , mes capacités de travail étaient décuplées .

Chapitre 9: Rencontre avec mon gourou

En 1988, Swami Vedananda estime qu’après deux années de sadhana (discipline spirituelle), je suis prêt à passer au niveau supérieur et me propose de m’accompagner pour rencontrer son propre gourou, Swami Sarveswara , qui habite au Sud de Madras, près de la ville de Salem. Après quatre heures interminables d’autobus bondé et inconfortable, nous débarquons à Ullundurpettai, une de ces petites villes poussiéreuses, sales, encombrées du Tamil Nadu, qui semblent toutes avoir été construites à la va-vite, sans aucun souci d’ordre ni d’esthétique. En arrivant, épuisé, je me demande ce que je suis venu faire là, au bout du monde .

Dans un nouveau quartier, qui tient plus du terrain vague que du lotissement, une maison qui a l'air de ne jamais avoir été terminée. Nous frappons :
- Attendez, aboie une voix en Tamoul à l’intérieur ».
Swami Vedananda sourit :
- Il s’habille »…
Le gourou serait-il coquet ?
Il nous reçoit dans une petite antichambre, nue, sans meubles. Derrière lui, trois images de Shiva dans différentes postures ; à sa gauche un trident de cuivre ; devant lui des bâtonnets d’encens plantés dans une banane et des petits paquets de prasad (nourriture qui a été offerte aux dieux du temple).
Sa taille et sa poitrine sont recouvertes de deux dhotîs de couleur orange (pagnes de coton). Il ne nous regarde pas et d’un grognement nous fait signe de nous asseoir. Premier choc : ses moignons, cachés par le dhotî. Swami Venandana ne m’avait pas dit – sans doute pour ne pas m’effrayer – que son gourou était lépreux et n’avait plus ni mains ni pieds!

Le deuxième choc est plus fort encore :
- I was waiting for you », « Je vous attendais, » me dit Swami Sarveswara, toujours sans me regarder.
Je n’en crois pas mes oreilles : qu’est-ce qu’il me raconte là ? Comment peut-il me connaître ? Le gourou n’en a pas fini :
- Vous vivez votre treizième vie et c’est la dernière : mais ce n’est pas la première fois que vous vous incarnez en Inde… »
- Que veut-il » ? demande-t-il à Swami Vedananda, en désignant mon pied droit .
Mon pied droit, est-ce tout ce qu’il y a d’intéressant en moi ?
- Je lui réponds directement en Anglais : « je cherche la paix intérieure. »
Il grogne :
- il suffit de cinq secondes. Cinq secondes et vous aurez tout compris : le pourquoi de la vie, le comment de cette existence, les raisons de la souffrance... Le voile de maya (l’ignorance) se déchirera alors pour vous ».
Il regarde une fois de plus mon pied droit. Qu’est ce qu’il a donc mon pied ?
Puis, il se touche la poitrine :
- C’est là, dans votre cœur (pause) pas dans votre tête » (il se tape le front) Tout est au dedans ».

Et puis tout d’un coup, il me fixe droit dans les yeux. C’est mon troisième choc, sans doute le plus intense : il a les yeux perçants, le regard pénétrant, qui n’est pas questionnant, mais plein de chaleur et d’amour. Et le sourire : doux et chaleureux, plein de compassion et de tendresse. Quel regard, quelle intensité, quelle beauté !
- Vous les avez au dedans de vous ces cinq secondes » (pause)
- Vous les aurez dans cette vie ces cinq secondes »…
Il se tourne vers Swami Vedananda :
- Il a cent ans spirituellement, mais il lui manque encore ces cinq secondes ».
Encore une fois il me transperce de son regard noir, si tendre, si ironique :
- Vous êtes né pour l’Inde. Il se peut que vous en sortiez dans les années à venir, mais vous reviendrez toujours ici ».
La femme qui s’occupe de lui, apporte des sweets (sucreries indiennes), qu’il me remet avec un grand sourire :
- Un jour, vous serez très connu »…
Connu moi ? Il plaisante.

Puis, il fait un signe de tête à Swami Vedananda : l’entretien est fini. Reste le sourire, mystérieux, plein de tendresse que m’adresse le gourou une dernière fois en guise d’adieu.
Swami Vedananda se prosterne de tout son long aux pieds du gourou lépreux. Moi timidement, je joins mes mains en signe de vénération. Je suis tout éberlué, tout secoué, tout ému et quelque chose en moi chante comme un mantra lancinant, alors qu’en compagnie de Swami Vedananda, je refais les quatre heures et demi de bus jusqu’à Madras :
- Cinq secondes pour l’éternité, Cinq secondes pour l’éternité, Cinq secondes pour l’éternité…

Chapitre 10 : Je veux savoir qui je suis

Désormais, tous les week-ends, après avoir trimé dur la semaine, je reviens voir Swami Sarveswara. Quand j’ai passé la journée à discuter avec lui, je m’endors le soir sur la véranda, sur une natte à même le sol, sans moustiquaire. La chaleur, les moustiques, les neuf heures de bus… il fallait vraiment avoir la foi ! Quelquefois, j’ai des doutes. Qui est cet homme ? Que me veut-il ? A-t-il vraiment des pouvoirs ? Un jour étouffant de mai 1988, le gourou comme s’il avait deviné que j’avais besoin d’autres preuves de sa sagacité me demande :
- vous avez chaud ? »
- , je réponds, « oui. »
- Allez vous reposer, il va pleuvoir ce soir à cinq heures. »
La mousson n’arrive pas ici avant août, le ciel est ,ce jour-là, d’un bleu délavé et il n’y a pas un seul nuage dans le ciel. «Que me raconte-t-il ? », . A cinq heures, il pleut des cordes. Revenu près du gourou , il me demande
- Are you cool now ? », ‘fait-il plus frais’ ?
Je tombe à ses pieds,toute résistance a été balayée. Comment cet homme peut-il être si beau, si lumineux, avec ce corps mutilé,dans un environnement si sordide ?

- Que veux-tu ? », me demande alors le gourou lépreux.
- Je veux savoir qui je suis ».
Le gourou reste silencieux un instant, puis me regarde droit dans les yeux :
- Tu es le Seigneur Shiva et rien d’autre… »
Encore une fois, je reste pantois. Mais, je me rappelle m’être découvert auprès de Raji, et plus tard en lisant Alain Daniélou, un penchant pour Shiva. Finalement, cela ne me semble pas aussi fou que cela : ne sommes-nous pas constitués d’atomes et Shiva n’est-il pas l’Espace ? Le Gourou m’explique alors la signification du lingam le symbole de Shiva (dessin).
- Certains y ont uniquement vu un emblème phallique, alors que c’est l’aspect le plus originel du Shivaïsme. Non, ce symbole n’est même pas anthropomorphique, ce n’est pas la représentation d’un Dieu humanisé ; bien au contraire, son aspect cylindrique lui confère l’ infinité, car un cercle n’a ni début ni fin. Si l’homme est temporel, le Suprême ne peut avoir une forme humaine – il peut posséder toute les formes – et aucune. L’emblème de Shiva contient le Tout et le Tout est contenu en lui. La somme de tout ce qui existe est à l’intérieur du cercle. Tu peux mesurer le Shiva Lingam mais ce qui est à l’extérieur n’est pas mesurable. »

Tous les samedis, on me retrouvait aux côtés de celui que je considérais maintenant comme mon gourou à l’écouter discourir. Quelquefois, il suffisait que je m’asseye près de lui, sans dire un mot, pour que mes pensées se calment et que je sente la paix m’envahir. Malgré la chaleur accablante, le voyage pénible, les moustiques, l’inconfort . De temps à autre, mon esprit rationnel se rebellait : Swami Sarveswara était-il en train de m’embobiner ? Mais celui-ci ne me demanda jamais ni argent, ni cadeaux. Il émanait de lui une aura que je découvrais peu à peu, un rayonnement, une sagesse que je ne m’expliquais pas. Tout de même, je n’étais pas prêt à tout accepter. Un jour Swami Sarveswara me dit :
- Le vendredi prochain de la nouvelle lune, tu te rendras au temple de Vriduchallam (au sud de Trichy) à 18 heures. »

Chapitre 11 : La vision qui change ma vie

Le temple du Vriduchallam est un très ancien sanctuaire shivaïte.
- De nombreux yogis ont médité ici », me chuchote Swami Vedananda.
Dans le saint des saints, un Shiva Lingam luit dans le noir. Comme dans beaucoup de temples du Tamil Nadu, on trouve une cour intérieure avec un déambulatoire, dans lequel sont creusées des niches, abritant chacune une incarnation de Shiva. C’est l’heure à laquelle les fidèles viennent prier ; et comme d’habitude, c’est à la bonne franquette : des hommes assis dans un coin, palabrent fort ; des enfants pleurent, une femme psalmodie tout haut d’anciennes prières en Tamoul, des poujaris (prêtres) agitent violemment leurs clochettes… Personne ne s’occupe de moi.

Swami Vedananda me fait asseoir en face du Shiva lingam principal, lui-même flanqué de deux plus petits lingams et m’enjoint de méditer. Je ferme les yeux, mais je suis exténué ; nous sommes en plein mois de mai et le voyage en bus, plus la marche pour arriver au temple, m’ont vidé. Je suis immédiatement submergé de pensées : « Que fais-je ici ? Ai-je perdu la tête ? Tout cela n’est-il pas un rêve » ? Mais j’entreprends tout de même de ne plus fixer mes pensées, de les laisser vagabonder sans m’y accrocher, comme on me l’a appris. Dans un premier temps, rien ne se passe et il me semble que je n’y arriverai jamais. Mais je persiste et commence à me répéter doucement à moi même le mantra « aum namah shivaya, aum namah shivaya », que mon gourou m’a spécialement chuchoté à l’oreille pour cette occasion. Et petit à petit, les bruits s’estompent, même si une partie de moi-même sait instinctivement que je ne suis pas seul. Puis, mes pensées s’espacent de plus en plus et imperceptiblement mon mental se vide.

Dans un premier temps, je fixe mon attention, comme Swami Vedananda me l’a appris, sur un petit point lumineux, là, derrière mon cœur, qui me tient chaud, où se trouve jiva, le centre psychique. Bientôt, je sens ma conscience qui s’élève et vient se nicher entre les deux sourcils, yagna, le point que les hindous appellent le troisième œil et où se trouve un très important centre nerveux. Là, je perds conscience de mon corps et ne sens même plus les gouttes de sueur qui perlent sur mon front. Je perçois uniquement le va-et-vient de ma respiration – et même celle-ci, après quelque temps - devient si ténue, que par moments, je me demande si je respire encore.

Et puis tout d’un coup, je pressens une présence, ici, devant moi. Impossible de la définir? Peu importe, je ne veux pas m’objectiver, ni même m’observer, afin de ne pas diminuer l’intensité de l’expérience. Aussitôt que je décide de mettre mon petit moi à l’arrière-plan, il y a comme un déclic : soudain, la présence m’enveloppe, puis entre physiquement en moi, d’abord au niveau du bas du dos, le chakra (centre nerveux) que les hindous appellent le mouladhara, puis, c’est comme si elle me soulevait, bien que je sois assis sur du granite sans bouger. Alors, je sens déferler une vague de compassion et d’amour, qui part du bas de la colonne vertébrale, et se diffuse en montant. C’est si bon : à la fois très chaud et très frais, cela ne fait pas mal et c’est comme si je flottais. Je suis dans une béatitude totale, rempli d'allégresse, douce et sûre d’elle même. Je me sens royal, comme si j’étais arrivé au bout de ma quête, comme si quelqu’un passait un baume miraculeux sur toutes mes peines, toutes mes blessures, toutes mes angoisses. « Tu es Lord Shiva », m’avait dit mon gourou.

Quelque temps passe dans ce contentement parfait. Pourtant, lorsque je regarde à l’intérieur de moi-même, entre mes deux sourcils, c’est encore noir opaque. Mais je sens que derrière se cache une lumière que je ne peux voir. Je recommence donc doucement à me répéter mon mantra. Et puis subitement, c’est comme si le noir s’effilochait, pan par pan, morceau par morceau et j’ai la vision d’ un énorme shivalingam, barré du puttu (troisième œil), entouré de merveilleuses fleurs banches sur un fond de flammes, rouges, oranges, éblouissantes. Aucun bruit, le silence est total, un sentiment de pureté parfaite et surtout une impression de puissance infinie, d’omniprésence m’envahit.

Combien de temps cette expérience a-t-elle duré ? Un moment, je sens une main qui secoue mon épaule : c’est Swami Vedananda qui s’inquiète pour moi. J’ouvre les yeux : il fait nuit. Lorsque j’essaye de me lever, mes jambes sont tellement ankylosées que je ne peux plus bouger d’un centimètre. Je regarde ma montre : il est 19.30. Je suis arrivé à 17 heures ; cela veut dire que je suis resté près de deux heures et demies en méditation sans bouger, assis en lotus sur le granite dur, totalement coupé du monde et insensible à la douleur de mon corps. Oh : Aum namah Shivaya… J’ai vu le Seigneur Shiva.

Durant tout le voyage de retour dans le bus, j’essaye d’analyser mon expérience, si présente en moi. J’ai peut-être été influencé par ma préoccupation de Shiva ces derniers mois et aussi par mon gourou. Le Shiva Lingam n’est sans doute que la transcription humaine d’une Présence qui est Sans Forme et qui n’a pas besoin d’attributs. Un bouddhiste aurait sans doute vu le Gautama, ou un Chrétien une croix. En y repensant, je réalise que dans cette Présence, il y avait un élément féminin. Lequel ? Encore une fois mon esprit rationnel essaye d’analyser. J’étais perdu. Et pourtant, je sais aujourd’hui que j’avais trouvé la clé de la boîte à malice. J’avais touché quelque chose à la racine de moi-même.
Swami Vedananda me demande ce qui s’était passé durant ma longue méditation. Mais je ne peux pas - ou ne veux pas parler. C’est seulement plusieurs jours après notre retour à Madras que je raconte tout. Swami Vedananda estime alors qu’il faut aller voir le gourou.

Chapitre 12 : Qui est Shiva ?

Arrivé aux pieds de Swami Sarveswara, je lui relatai mon expérience du Shiva Lingam. Le gourou lépreux sourit :
- Pourquoi crois-tu que je t’ai envoyé là-bas ? Cette expérience tu dois toujours la garder dans ton cœur et ne jamais l’oublier, car beaucoup souhaitent cette vision, mais très peu la reçoivent. Seuls quelques élus ont vu ce que tu as vu, »…

Je suis assommé. Comment puis-je être élu, moi misérable Français ordinaire qui, il n’y a pas si longtemps, avait l‘impression de toucher le fond, de ne plus rien contrôler de ma vie, de partir à la dérive ? Cette vision des flammes du Shiva Lingam et des fleurs blanches me reviendra toute ma vie sans avertissement. Et chaque fois, la même sensation de béatitude, de réconfort, d’avoir trouvé le but de mon existence, me recharge et lui redonne un sens. Mais finalement, la présence de mon expérience fut plus importante que ma vision. Ce qui est sûr c’est que c’est la présence de cette expérience qui ne m’a jamais quitté et que c’est peut-être cette présence que je transmets involontairement aux autres.

Mais sur le moment, des quantités de questions se bousculaient dans mon esprit en ébullition…
- Je lui demandai : « Qui est donc Shiva ? Et pourquoi ai-je senti une présence féminine » ?
- Shiva c’est l’intention de faire ; et Shakti, l’élément féminin de la Création, c’est l’action de faire, me répondit-il. Il n’y a pas de Shiva sans Shakti et de Shakti sans Shiva».
Et de me citer le grand Sage indien Sri Aurobindo :
- Sans Lui, Elle n’existe pas ; sans Elle, Il ne se manifeste pas”.
Je me rappelai également que Shiva est Ardhamaheshwara, moitié homme, moitié femme, ou peut-être ni homme ni femme.
Puis, il m’expliqua la signification de cette expérience :
- le cercle du Shivalingam symbolise la limite fictive de ce qui est à savoir et de ce qui est su. Mais en fait les deux se confondent:ce que tu dois savoir est déjà su en toi, on n’apprend que ce que l’on sait déjà. D’où la pensée shivaïte : ‘ Je suis cela, mais aussi cela’ ; je suis celui-ci, mais je suis aussi l‘autre’. ».

Je devais avoir l’air quelque peu perplexe. Il me prit alors la main et m’expliqua patiemment :
- Shiva, au delà de ses formes, c’est le Bienveillant, l’Auspiscious, celui qui est de bon augure, pas le destructeur de la mythologie. L’amour est sa première qualité ».
Et mon gourou d’ajouter :
- Je ressens constamment la présence de Shiva, en moi, dehors, chez les autres. Je communie avec lui tout le temps et je n’ai plus besoin de me raccrocher aux dogmes. Dieu est partout, il est là tout le temps, quel besoin avons-nous de messes, ou de poujas, de doctrines ou de rites. ‘Je’ est Shiva, ‘Il’, est également Shiva, Shiva c’est l’Ultime, l’Immanent, il n’a pas de Temps ni de limites. Il est le mendiant nu et le roi paré de sa couronne, l’enfant nouveau né et le vieillard penché sur sa canne. Bouddha est Shiva, le Christ est Shiva, Krishna est Shiva, Allah est Shiva »…

Plus tard, je comprendrai que là réside le génie de l’hindouisme : accepter toutes les autres religions et comprendre que l’on peut approcher Dieu de mille façons . Les Hindous ont été accusés de polythéisme, mais en fait leur religion est la plus monothéiste au monde, parce qu’elle reconnaît l’Unité d’un seul Créateur, qui s’incarne dans la multitude. Comme l’explique Alain Daniélou, dans son ‘mythe et dieux de l’Inde :
- “Il existe des courbes dont l’équation ne peut être résolue, dans de telles circonstances, le mathématicien recherche des cas particuliers dans lesquels la formule se simplifie. A l’aide des données ainsi obtenues il marque divers points de la courbe et peut arriver ainsi à en tracer approximativement le contour. Ceci aurait été impossible à l’aide d’une seule approche, d’un seul point de vue. Ainsi la théorie du polythéisme est basée sur une conception similaire. C’est seulement par la multiplicité des approches que nous pouvons nous faire une idée de cet Inconnaissable qu’est la Réalité transcendante ».


Chapitre 13 : Tu vas retourner au monde

Ma vie devait-elle changer complètement après cette expérience ? A quoi bon les fripes, Kenzo, Lee Cooper, Chipie et les Galeries Lafayette ? Tout cela appartenait au passé et j’étais prêt à en faire table rase, à abandonner ce monde, brutal et matérialiste pour me consacrer exclusivement à ma recherche spirituelle. Mais Swami Sarveswara m’arrêta tout de suite:
- Tu vas retourner au monde, continuer ton travail, car c’est là où tu excelles et c’est grâce à ce travail que tu pourras aider les autres et partager une partie de ce que Shiva t’a donné. »

Puis, il m’enseigna le pranayama
- Sais-tu que la première chose que nous faisons en venant au monde est d’ inspirer l’air pour respirer, et que la dernière est de pousser un ultime soupir. Dans l’intervalle de cet inspir et de cet expir, nous respirons des milliards de fois, sans en être jamais conscients. Notre vie durant, nous oublions de respirer ! N’as-tu jamais remarqué que, sous le coup d’une émotion, d’un choc psychologique, ou d’un stress particulier, le ventre est noué et que nous respirons à peine... Veux-tu donc apprendre à respirer» ?

- Mais qu’est ce que le Pranayama » ?
Swami Sarveswara me fit un grand sourire :
- C’est la science du contrôle de la respiration que nous les Indiens avons perfectionnée depuis 5000 ans et dont nous avons examiné tous les aspects. Prana = énergie = respiration. Le prana circule dans tout le corps et on peut respirer non seulement par le nez, par la bouche et même par le ventre, comme nous le savons tous, mais aussi via n’importe quelle partie de notre corps, faisant ainsi circuler le prana, l’énergie vitale, dans tout l’être physique. Ainsi le prana peut revitaliser toute le parties qui ne reçoivent pas assez d’énergie et qui en conséquence s’affaiblissent et perdent de leur vigueur . Le pran