SWAMI , PDG ET MOINE HINDOU
Par François Gautier
(Autres œuvres par l’auteur :
Un autre Regard sur l’Inde (Editions du Tricorne.
2000)
Les femmes indiennes (Albin Michel. A paraître,
septembre 2003)
Guru of Joy (India Today Book Club. New Delhi. 2002)
Dédié à : Shiva, l’Ultime,
l’Immanent. Celui qui est sans début et
sans fin.
Prologue
Assis par terre en tailleur, dans sa lumineuse maison
du bord de mer près de Madras, un chignon sur
la tête, le front peint de cendres, de lourds
malas (colliers) autour du cou, Swami Pranavananda Brahmendra
Avadhutha tapote sur un ordinateur portable dernier
cri, qui est en permanence branché sur Internet,
deux téléphones portables posés
devant lui, à côté d’une puissante
radio multibandes … Il est nu comme un ver ! Rien
de trop surprenant jusqu’ici : de nombreux Indiens,
une fois venu l’âge de la retraite, deviennent
des Swamis, c’est-à-dire des moines hindous
qui renoncent à tout - parfois jusqu’aux
vêtements - pour certains adorateurs du dieu Shiva
… Sauf que notre Swamiji (titre respectueux donné
aux moines, sages et yogis hindous) est blanc de peau,
Français , né Christian Fabre ....
Son histoire est celle d’un Français ordinaire,
et de sa rencontre fortuite, inattendue, subite et foudroyante
avec l’Inde. C’est aussi une success story,
la chronique d’un jeune Occidental jeté
dans un environnement étrange, parfois hostile,
qui, à force de détermination, de patience
et de travail, atteint le sommet de son métier.
Son entreprise, Fashions International, première
entreprise de ‘sourcing’ du sud de l’Inde,
qui fournit quelques-uns des plus grands noms du prêt-à-porter
français, donne du travail directement et indirectement
à 60.000 personnes, tailleurs, tisserands, teinturiers,
réparties dans 23 usines. Actuellement Swami
Pranavananda est l’ un des plus gros contribuables
du sud de l’Inde et ses employés sont parmi
les mieux rétribués de la région
!
C’est enfin un livre à la découverte
de l’Inde éternelle, l’Inde dont
Malraux disait dans ses Antimémoires: «
Loin de nous dans le rêve et dans le temps l’Inde
appartient à l’Ancien Orient de notre âme
». Cette Inde qui a miraculeusement survécu
à tant d’invasions et résiste bien
encore aujourd’hui à la civilisation Coca
Cola - Mac Donald qui a balayé toute l’Asie,
a un message à nous livrer, à nous Européens.
C’est un paradoxe, et une vérité,
que l’Occident, habitué à l’image
misérabiliste de l’Inde, aura peut-être
du mal à accepter. Mais ce message est bien réel,
comme le prédisait déjà Schopenhauer
il y a deux cents ans : « Un jour la sagesse indienne
refluera sur l’Europe et transformera de fond
en comble notre savoir et notre pensée. »
Chapitre 1: Des Chemises sur mesure
Je suis né un 8 juin 1942 à Béziers.
Mon premier souvenir remonte à l’âge
de deux ans : je pissais d’un pont avec des copains
sur les rares voitures qui passaient en dessous. Les
automobilistes pensaient qu’il pleuvait, ça
nous faisait beaucoup rire…
J’avais des parents admirables. Ma mère,
d’origine espagnole, avait fui l’Espagne
durant la guerre civile, puis avait atterri à
Béziers, où elle avait rencontré
mon père, un Français de pure souche méridionale.
Ils ont élevé leurs cinq enfants avec
très peu d’argent, mais nous ont inculqué
un esprit de famille, qui n’existe plus aujourd’hui
en France (mais que je retrouverai plus tard en Inde).
Nous nous sommes toujours épaulés les
uns les autres. Mon père était un self-made
man : l’année de ses quinze ans, sa mère
s’était enfuie avec un autre homme et avait
abandonné toute la famille. Il dut interrompre
ses études pour subvenir aux besoins de ses frères
et sœurs, mais sa soif de connaissance était
telle, qu’il dévorait tous les livres qui
lui tombaient sous la main, nous en lisant quelquefois
le soir les extraits qui l’avaient particulièrement
touché. Ebéniste de formation, cheminot
par nécessité économique, il nous
fabriquait lui-même de merveilleux jouets –
je me rappelle tout particulièrement d’avions
en bois qui faisaient crever d’envie tous mes
copains.
En 1944, mon père fut nommé cheminot
à Cerbère, un petit village de mille âmes
en Catalogne, dans les Pyrénées orientales,
à la frontière espagnole. C’était
beau Cerbère : notre maison donnait sur la garrigue,
les montagnes descendaient à pic dans la mer,
qui était très bleue, sur fond de rochers
noirs, avec de belles plages que les touristes n’avaient
pas encore envahies. L’école était
en bas du village et souvent, je faisais l’école
buissonnière, préférant aller barboter
dans les rochers pour attraper les poulpes avec des
morceaux de tissu blanc, ou ramasser les moules et les
oursins à la main. D’autres fois, on suivait
les cabris dans les montagnes. Un jour, j’en ai
vu un beau, en bas dans le ravin, et j’ai voulu
lui lancer une pierre. Je suis parti avec la pierre,
trop lourde pour moi, et j’ai dévalé
toute la falaise. Je me suis relevé indemne,
avec seulement un bras cassé. Shiva était
sans doute déjà là pour me protéger
:
Ma mère a hurlé, d’effroi et de
colère, quand elle m’a vu tout ensanglanté.
Une autre fois, je me suis perdu dans la montagne ;
tout le village a été ameuté. Je
n’ai même pas été puni. La
seule fois de ma vie où j’ai pris une baffe
de mes parents, c’est lorsque j’ai répété
sans comprendre à mon père quelque chose
que je venais d’entendre :
- Papa, t’es bouché à l’émeri
».
‘Boum’.
- Ca t’apprendra à comprendre ce que tu
dis »…
L’hiver, lorsque la tramontane soufflait, il
faisait un froid de canard ; on se blottissait contre
l’unique fourneau à bois, se brûlant
coté face et gelant côté pile! On
avait pas grand chose à manger pendant la 2ème
guerre mondiale, mais nous nous débrouillions
avec un jardin potager et ma mère faisait de
l’excellent café avec des graines sauvages
qu’elle allait ramasser dans la garrigue. Elle
vouait par ailleurs un amour fervent aux poules qu’elle
élevait dans l’arrière-cour, afin
d’avoir toujours des œufs frais à
nous donner. Je la revois encore, lorsque l’une
d’elles tombait malade, lui versant tendrement
du vin chaud sucré dans la gorge.
Mon père connaissait les montagnes autour de
Cerbère comme sa poche, il servait de passeur
aux résistants qu’il menait jusqu’en
Espagne, en évitant les patrouilles ennemies.
Quelquefois, iI les cachait dans le tender (où
se trouve le charbon) des locomotives qui passaient
le tunnel qui relie Cerbère à Port Bou,
en Espagne, juste de l’autre côté
de la montagne. Un jour, les Allemands ont frappé
à notre porte. Nous étions pétrifiés.
Mais l’officier boche a souri :
- Nous sommes de bons Allemands. »
Ils avaient senti le café !
A sept ans, retour à Béziers, où
mon père est à nouveau muté. Après
la garrigue, la mer et les montagnes, nous avions l’impression
de nous retrouver en prison. Nous vivions dans une petite
maison du moyen âge dans le vieux Béziers
; la rue était si étroite qu’on
voyait et entendait tout ce qui se disait chez le voisin.
Mais l’ambiance était belle tout de même
: au coucher du soleil , on sortait les chaises dans
la rue , les hommes discutaient ferme, pendant que les
femmes tricotaient et que les enfants jouaient aux osselets
dans le caniveau. Mon père venait d’acheter
une télévision noir & blanc, un énorme
poste en bois, qui remplissait la moitié d’une
pièce. C’était la seule télé
de la rue et tout le quartier s’entassait le soir
chez nous pour voir un film américain. J’étais
fier.
Ma mère était une couturière hors
pair, qui nous fabriquait elle même nos chemises.
Dans un premier temps, nous allions lécher les
vitrines des magasins à la mode :
- Elle te plait celle-là » ?
Sans oser pénétrer dans le magasin, elle
étudiait la chemise sous toutes ses coutures.
Rentrée à la maison, elle confectionnait
un patron, achetait le tissu et répliquait le
modèle entrevu dans la vitrine - quelquefois
en mieux. Mes copains, admiratifs n’en revenaient
pas :
- Où t’as acheté cette super chemise»
?
Elle nous constitua ainsi toute notre garde-robe –
chemises, pantalons, manteaux, chaussettes – tout,
sauf les chaussures, qu’il fallait bien acheter
une fois l’an. Elle était ce qu’on
appelait à l’époque une «
petite main », et pour compléter les maigres
revenus de mon père, elle avait fondé
une petite entreprise à Béziers, qui exécutait
broderie et vêtements sur mesure. Mes talents
de styliste , sûr que je les tiens d’elle
!
Le dimanche, j’allais travailler chez mon oncle,
qui était pâtissier. Il faisait les meilleurs
mille-feuilles de la région, on venait de très
loin pour les goûter. J’étais payé
cinq francs, de quoi m’offrir une place de cinéma,
mais j’avais l’impression d’être
déjà un homme. C’est à cette
époque que je tombai malade : la maladie des
rois d’Espagne, vous savez celle où l’on
saigne au moindre bobo, l’hémophilie, quoi
! Je suintais rouge de partout, même dans mes
urines. Plus de couteaux ni de fourchettes, finies les
escapades dans les montagnes, terminés nos concours
de pisse sur les voitures passant sous les ponts. Le
docteur avertit mes parents qu’à la moindre
blessure je saignerais comme un poulet et qu’il
était probable que je ne vivrais pas au delà
de quarante ans. La joie ! Mais encore une fois, Shiva,
invisible, était là pour me protéger.
Il n’y avait pas encore de Maghrébins
dans le sud et beaucoup de Biterrois, pour gagner un
petit pécule, faisaient les vendanges. Chaque
année , d’août à septembre
et de huit , à dix huit ans, j’héritais
avec mes frères et soeurs de cette corvée
qui ne me plaisait guère. Il fallait couper les
grappes et les mettre dans une hotte. Les souches étaient
basses, on avait mal au dos même moi qui était
petit, il faisait chaud et en plus, la meneuse hurlait
si on laissait tomber un seul grain. Plus tard, il fallut
soulever les comportes, avec deux grands bâtons
que l’on passait dans les anses… On était
payé dix francs par jour, plus deux bouteilles
de vin… Crevant, je vous dis… Aujourd’hui
je ne peux plus voir le raisin, sauf dans une assiette…
Mais ce n’était pas fini : après
les vendanges et juste avant les chasses, les propriétaires
permettaient au petit peuple de ramasser tout ce qui
restait de raisins dans les vignes. C’est ce qu’on
appelait le grappillage et chaque année notre
père nous y emmenait. Avec ce que nous récoltions,
il faisait son vin de toute l’année. Ce
qui nous amusait,c’était d’écraser
le raisin avec les pieds : certaines grappes étaient
déjà fermentées et les vapeurs
nous rendaient pompette ! Plus tard, je réalisais
que c’était une sacrée belle école
de la vie et j’en suis reconnaissant à
mon père.
A 7 ans, J’entre à l’institution
Lakanal, une école communale, humaine, chaleureuse,
comme on en trouvait encore en France à l’époque.
J’y resterai jusqu’à 14 ans, le temps
d’acquérir de bonnes connaissances générales
qui me serviront toute ma vie. A l’époque
ma mère insistait pour que j’aille au catéchisme
; mon père, communiste, ne voulait pas en entendre
parler. Moi j’aimais bien, et il m’arrivait
d’avoir de fugitifs élans mystiques. Cela
ne nous empêchait pas de bien nous amuser dans
ce Béziers du début des années
soixante. Nous organisions déjà des parties,
des boums quoi ! C’était l’époque
d’Elvis. J’avais un tourne-disque que mon
père m’avait offert – il était
super mon père - et j’aimais le rock, que
je dansais plutôt bien. Ca aidait pour les filles
; et c’est ainsi qu’à quatorze ans,
j’eus ma première copine : elle était
belle, mais j’ai oublié son nom. Nous fredonnions
ensemble des chansons de Paul Anka. Je lui disais :
- T’as de beaux yeux » !
En fait, ce qu’elle avait de plus beau c’était
une poitrine en obus de canon !
Je n’avais pas de problèmes métaphysiques
- ni physiques, ni méta. Le week-end, on emportait
le tourne-disque, on ramassait quelques bouteilles de
vin, on rameutait les filles et on partait dans le château
de mon copain Stéphane. Il y avait des chambres
partout et on ne s’ennuyait pas... Mais c’était
clean : ni drogues ni alcool durs. Puis on attendait
l’été, lorsque les Suédoises
descendaient sur la côte qui n’était
qu’à 13 kms de Béziers. On faisait
du stop pour aller à Valras, ou Cap d’Agde
: les immenses plages étaient désertes,
les étangs ,envahis de flamands roses à
perte de vue. On se retrouvait tous à poil avec
les Suédoises. Je n’ai jamais eu à
faire d’efforts pour plaire aux filles.
Chapitre 2 : Un lynx en Kabylie
Puis est venu le temps du service militaire. Je me
suis retrouvé à la caserne de Montélimar,
à apprendre à taper le morse, à
tirer au fusil et à crapaüter des kilomètres
sous le soleil avec un sac rempli d’un lourd appareil
de radio-téléphone. Je n’aimais
pas l’armée, sa discipline bornée
:
- Je ne veux pas le savoir », nous hurlait tout
le temps l’adjudant.
Ce fut le choc. Privé de ma liberté, je
faisais souvent le mur pour aller au cinéma et
voir les filles. Lorsque je me faisais coincer, je me
retrouvais au trou. On vous enlevait les lacets et la
ceinture, et on restait face à soi-même.
Peut-être est-ce là que j’ai commencé
à méditer.
Depuis, je suis resté un antimilitariste convaincu.
En 1961, en pleine guerre d’Algérie, j’ai
atterri à Tizi Ouzou. D’abord, c’était
plutôt joyeux , on sortait avec les légionnaires,
qui vous interpellaient :
- Hé, petit, tu veux une mousse » ?
Et ils décapsulaient la bière avec leurs
dents !
Moi je comprenais que les Algériens veuillent
leur indépendance et je me demandais ce que je
foutais là-bas, à protéger les
intérêts des riches colons français.
Mes deux autres frères ont aussi fait la guerre
d’Algérie. Vous imaginez l’angoisse
de ma pauvre mère . On gardait une base d’hélicos.
La nuit les fellagas s’introduisaient dans le
camp et faisaient aux hommes des choses pas jolies à
voir, puis repartaient le matin sans qu’on les
entende. Je n’ai jamais tué un homme, mais
une nuit, alors que je montais la garde, j’ai
vu des yeux qui brillaient.
- Qui va là », ai-je crié par trois
fois.
Je n’ai pas eu le choix : j’ai tiré.
J’ai entendu ‘couic’ et j’ai
cru qu’un homme venait de mourir.
Tout le camp a été ameuté, on a
allumé les projecteurs, envoyé des patrouilles...
J’avais tué un chacal. Rigolade générale...
O Shiva, je te suis resté fidèle.
Il y avait aussi le bordel militaire. Avec des putes
françaises, car on racontait des histoires abominables
de soldats qui auraient eu des rapports sexuels avec
des femmes arabes. Des histoires de lames de rasoir
dans le vagin et d’hommes émasculés,
qui sortaient en hurlant.
On faisait la queue et l’officier disait :
- Au suivant »…
Un homme sortait en reboutonnant son pantalon, alors
qu’un autre, un peu rouge, entrait dans la chambre.
J’ai pas pu.
Et puis j’avais peur. Peur de mourir.
Pourtant, c’était beau la Kabylie ; les
Kabyles sont des êtres raffinés, fiers,
la peau claire, les yeux bleus quelquefois. J’aimais
déjà les pays chauds. J’ai commencé
à apprendre l’arabe et un moment j’ai
failli rester en Algérie, car on me proposait
d’y travailler. Mais mon père a dit non.
J’ai été démobilisé
en juin 1963 et je suis rentré à Béziers,
avec des galons de sergent, un peu déboussolé.
Mon père a été sage : il a vu d’un
coup d’œil que j’avais besoin de décanter.
Je me contentais un temps de la bronzette sur la plage
du Cap d’Agde. Les soldats avaient la cote et
j’en profitais. Au bout d’un mois, il m’a
dit :
- Il est temps que tu gagnes ta vie maintenant ».
Je suis donc devenu, un 1er septembre, contrôleur
de tickets à la sortie de quai de Gagny-Est.
Dur, après une enfance passée dans le
Midi. Je gagnais 650 francs par mois et la cage à
poules allouée par la SNCF me coûtait 350
francs. Restait 300 francs pour manger. Le 15 du mois,
je n’avais plus rien et le soir je dînais
d’une baguette et de sucre blanc. Pendant six
mois, je n’ai connu personne et je déprimais
de plus en plus. Il y avait des grèves tout le
temps, les gens étaient sinistres et l’hiver
je me gelais sur les quais de la gare. Alors j’ai
désespérément cherché autre
chose. La SNCF, ce n’était pas pour moi.
Mon père m’avait envoyé six mois
en Angleterre avant le service – un échange
de fils et filles de cheminots - et je parlais un bon
Anglais, à force d’avoir baratiné
les petites Anglaises de Stoke-on-Trent. Coup de bluff
: j’entre dans une agence de voyages avenue d’Iéna
à Paris et propose mes services comme interprète.
On me fait passer un test et je suis engagé !
J’allais chercher de riches touristes américains
à l’aéroport d’Orly et les
emmenais découvrir Paris by night.
J’ai fait ce boulot pendant neuf ans. On était
payé à la commission , il y avait des
mois où je gagnais bien ma vie et d’autres
moins. Mais je voyageais pratiquement gratis et j’en
ai profité pour découvrir le monde. En
plus, je me faisais beaucoup d’amis à Paris
et sortais beaucoup. En 1964, c’est moi qui fut
chargé de l’entretien d’embauche
d’une jeune fille franco-japonaise pour un job
dans mon agence de voyage. Deux ans plus tard, nous
étions mariés ; un peu plus tard naissait
notre fils Nicolas.
Il fallait que je cherche autre chose : mes commissions
ne suffisaient plus
à nourrir trois bouches . Je me retrouvai engagé
par l’agence immobilière Cori, filiale
de la banque Paribas. Ce fut une bonne école
financière et j’y ai beaucoup appris :
le système bancaire, la psychologie de vente,
les comptes… Mais ce n’était pas
toujours facile : nous habitions un petit appartement
au bord de la Nationale 7, au Kremlin Bicêtre
; c’était moche : d’un côté
,on avait vue sur le feu rouge, de l’autre sur
le cimetière. Le bébé hurlait toute
la nuit et ma femme, bien-née, avait du mal à
supporter ce changement de statut. Peut-être nous
étions-nous mariés un peu vite…
L’envie de retourner dans le midi, retrouver
le soleil, l’accent et la bonhomie des méridionaux
me prit brutalement. Je trouvai vite un emploi d’agent
immobilier à Argelès :je devais vendre
des maisons de vacances à flanc de rocher et
promouvoir un programme de logement à Bagnouls,
à côté de Cerbère. Mais chez
Cori-Paribas , plus on vendait, moins on était
payé. Un de mes clients, patron de Kreglinger
France, une entreprise de cuir et de laine, me suggéra
de me reconvertir dans le cuir. Mais le cuir, je n’y
connaissais rien !.
- Eh ! bien, rétorqua-t-il, vous apprendrez »
!
Je donnai ma démission et partis faire un stage
de six mois à Montpellier. Il fut question un
temps que je parte en Nouvelle Zélande, mais
le cours de la laine s’effondra et je me retrouvai
posté à Madras comme acheteur de cuir
semi-fini. Une page de ma vie se tournait.
Chapitre 3 : Le choc de l’Inde
Je débarquai à Bombay un jour de juin
1971, avec femme, enfant et bagages. La première
impression, à peine sorti de l’avion, fut
le choc de la température: une chaleur moite
qui vous asphyxie, une humidité qui vous colle
à la peau. L’aéroport était
sale , une file d’attente interminable s’étirait
jusqu’aux guichets d’immigration et pour
couronner le tout, le petit commença à
vomir. Cela ne partait pas trop bien. André,
le type que je remplaçais, nous attendait à
l’aéroport de Madras. Il nous déposa
à l’hôtel Woodlands, le meilleur
de Madras en ce temps-là pour y passer la nuit.
Un lit pour trois, des draps tâchés, des
moustiques, un cafard en balade dans la salle de bains..
:. on a failli reprendre l’avion sur le champ.
Le lendemain, les choses nous apparurent moins sinistres.
André nous conduisit dans sa résidence,
qui allait devenir la nôtre. L’après-midi,
il m’emmena dans le quartier musulman du cuir
et me fit rencontrer divers tanneurs. Je ne comprenais
rien à leur anglais, il faisait une chaleur d’enfer
et je me demandais encore une fois ce que je foutais
là. A 17 heures, il me demanda de l’accompagner
à l’aéroport avec la voiture de
fonction, une Fiat 124, qui laissait un grand nuage
de fumée noire derrière elle, car elle
consommait plus d’huile que de pétrole
! Le boy l’y attendait avec tous ses bagages ;
il me tendit les clés de la voiture, celles de
l’appartement, me souhaita bonne chance, me serra
la main et me tourna le dos. Ce gars n’avait qu’une
hâte : quitter Madras. Je restai seul sur le tarmac.
Retrouver la nouvelle maison dans ce Madras que je
ne connaissais pas, en conduisant à gauche, de
surcroît, me prit trois heures. J’y découvris
ma femme debout sur un tabouret, hurlant de terreur,
car elle venait d’apercevoir son premier lézard
! J’ai du faire la chasse à tous les reptiles,
visibles ou invisibles, avant qu’elle accepte
de se coucher. Après s’être endormis
difficilement , des bruits insolites nous ont réveillé
en plein milieu de la nuit ,comme si quelqu’un
essayait de s’introduire dans la maison. C’était
le chowkidar, le gardien, qui frappait son lathi (bâton)
contre le sol, pour bien nous faire savoir qu’il
ne dormait pas…Histoire de tout partager.
Le rapport avec les trois serviteurs attachés
à la maison fut plutôt facile. Ils étaient
charmants, souriaient tout le temps, et me donnaient
du ‘Sir’ ! Mais assez vite, ma femme s’aperçut
que nous consommions dix kilos de sucre par semaine.
- Tu prends autant de cafés ? », me demanda-elle
un jour.
Interloqué, j’allais dans la cuisine et
découvris caché dans un placard des petits
paquets de sucre, de riz, de café, que le cuisinier
subtilisait tous les jours pour les emporter chez lui.
Quant au whisky, que je gardais dans un décanter,
il me semblait de plus en plus fade chaque jour…
Le boy le buvait en douce et rajoutait un peu de thé
pour relever le niveau ! Notre intimité ne leur
semblait pas non plus une notion sacrée, ils
avaient le chic pour entrer dans n’importe qu’elle
pièce sans frapper et se sentaient partout chez
eux dans la maison.
« Boy », un Gin Tonic ! Un Indien très
digne dans sa tunique blanche, enturbanné, une
volumineuse ceinture de brocart rouge drapée
autour de la taille, s’empresse de nous servir,
pendant que d’autres serviteurs déposent
délicatement sur notre table des ‘chicken
tikkas’, et autres viandes cuites au tandoori
, marinées dans les épices dont se dégage
un léger parfum de curry. Notre voisin de table,
le Consul honoraire de Turquie qui sirote un whisky
-soda, pendant que sa corpulente épouse batifole
dans la vaste piscine bleue du très sélect
‘Madras Club’, nous adresse un clin d’œil
complice. … Il y a maintenant un an que j’habite
Madras. Kreglinger a augmenté mes émoluments
et nous a proposé cette très belle maison
coloniale, en plein cœur de la ville, avec cinq
serviteurs pour satisfaire nos moindres désirs,
dont une ayah (nounou) pour l’enfant et un chauffeur.
Tous les mercredis, nous recevons le Tout-Madras à
dîner chez nous. Mon Dieu, que la vie était
belle…
Il n’était cependant pas aisé de
travailler en Inde au début des années
70. Ma tâche principale consistait à contrôler
la qualité de peaux de cuir semi-finies destinées
à Kreglinger. Il fallait se rendre dans le quartier
des musulmans. Ce sont eux qui traditionnellement s’occupent
de l’abattage des vaches et du traitement du cuir
en Inde, les hindous considérant les vaches comme
sacrées. Il faisait une chaleur d’enfer
à l‘intérieur de leurs usines, sans
parler des odeurs insupportables. Je rejetais les peaux
qui me paraissaient de mauvaise qualité, mais
étais souvent étonné de les voir
me revenir quelque temps après. Au bout d’un
moment je saisis la manoeuvre et je marquais avec l’ongle
les mauvaises peaux d’une croix reconnaissable
. Communiquer n’était pas facile non plus
: les lettres mettaient quinze jours pour arriver en
France, pas de fax ni de télex et il fallait
passer par un opérateur pour téléphoner,
ce qui prenait des heures. En dehors du Club, les distractions
étaient maigres : ni télévision,
ni journaux, ceux qui arrivaient de Paris étaient
vieux de trois semaines... Dur pour un Français
du terroir !
Je découvrais par ailleurs que l’Inde
est le pays qui doit compter le plus de jours fériés
au monde. ll y a des congés pour tous : pour
les hindous bien sûr, mais aussi les catholiques,
les musulmans, les bouddhistes… on n’en
finit pas. Ne parlons pas des grèves, des deuils
nationaux, des congés de maladie etc. L’état
du Madhya Pradesh, par exemple, détient le record
douteux du plus grand nombre de jours fériés
plus nombreux que les jours ouvrables ! L’Inde
moderne a aussi initié le culte des anniversaires
d’hommes politiques, morts depuis une éternité,
dont personne ne se rappelle les noms ni ce qu’ils
ont fait pour l’Inde de leur vivant. Chaque année
des millions de roupies et des centaines d’heures
de travail perdues sont consacrées à déposer
des gerbes de fleurs sur les “samadhis”
(mausolées) de ces illustres inconnus.
Je m’apercevais que les Indiens pris individuellement
sont des gens merveilleux, hospitaliers, doux, pleins
d’une spiritualité innée et spontanée.
Malheureusement on ne peut pas dire la même chose
de la masse indienne.. Le fossé entre les riches
et le pauvres est souvent très choquant pour
un Occidental : il y a des gens si riches en Inde, qu’ils
pourraient acheter la moitié de la France ; et
d‘autres si pauvres, qu’ils vendent leurs
enfants. Les plus fortunés pourraient peut-être
s’occuper de ceux qui sont nés démunis.
Mais il faut une Mère Térèsa, ou
un Père de la Cité de la Joie, pour nous
rappeler que les Indiens sont souvent incapables de
charité envers les leurs. Ils témoignent
également d’un sens civique discutable.
J’en faisais tous les jours l’expérience
en les voyant conduire ! Les chauffeurs de camions et
d’ autocars en Inde sont sans conteste parmi les
plus dangereux au monde ; ils doublent dans les tournants,
en haut des côtes, sans reprise, sans se préoccuper
de la voiture ou du bus qui vient en face. Le résultat
est une hécatombe, et entreprendre un voyage
routier en Inde tient souvent de la roulette russe,
particulièrement la nuit, car bien sûr,
personne ne se soucie de mettre les codes et les camions
vous foncent dessus tout en vous en aveuglant. Quand
on ajoute que tous ces bus et ces camions ont de puissants
klaxons actionnés à tout bout de champ,
même en ville, assourdissant tout le monde, on
imagine le chaos !
Moi qui pensais les Français incapables de discipline
je découvrais les Indiens bien pires resquilleurs
.Ils ont horreur de faire la queue et bousculent tout
le monde, que ce soit pour sortir d’un avion,
ou d’un cinéma. L’Indien aime jouer
au plus fin, il triche par jeu sans en avoir mauvaise
conscience : l’essence est quelquefois mélangée
à du kérosène, des cendres au ciment,
et il vaut mieux recompter sa monnaie . Ce ne sont pas
seulement les pauvres qui trichent, mais aussi les riches,
qui ne paient jamais leurs impôts – un tiers
de l’économie indienne se traite au noir
; même les hommes politiques et leurs partis sont
connus pour garder des sommes colossales en cash chez
eux. Parce que finalement, l’Inde est un pays
extrêmement riche. Les Indiens doivent être
aujourd’hui de fameux épargnants : pas
de carte de crédit, ni d’actions, ou de
prêts bancaires (bien que la tendance commence
à changer), mais de l’or sur leurs femmes,
des terres, des maisons. Même le petit boutiquier
qui vend des beedies (petits cigarillos indiens) au
coin de la rue, sait épargner. La pauvreté
en Inde est à la fois le résultat du chamboulement
colonial, de l’inutile partition, de la politique
de Nehru des années soixante – copiée
du modèle soviétique - et d’une
immense inertie collective.
Comment le provincial aux racines occitanes que j’étais
avait-il pu se retrouver au pays de Shiva
Chapitre 4 : Ni hippy, ni en quête
A l’époque, ni la culture, ni la spiritualité
indiennes ne m’intéressaient . La musique
de Ravi Shankar m’ennuyait et je n’avais
même pas eu l’idée de rencontrer
mon voisin le plus proche , le grand philosophe et guide
spirituel indien Krisnamurti, si prisé par les
Occidentaux. Je me sentais un peu à côté
de l’Inde, mais je commençais à
apprécier la gentillesse, l’hospitalité
et la tolérance des Indiens .. Comme beaucoup
de jeunes des années 70, je portais les cheveux
longs et des pantalons pattes d’eph(et ma femme
des minijupes). Nous étions en pleine période
hippy – et l’Inde était leur royaume.
Je les découvrais principalement lors de mes
déplacements d’affaires ou de loisirs à
Goa, célèbre pour ses criques de sable
fin, où ils trouvaient refuge en hiver, louant
quelque bungalow au bord d’une plage déserte,
afin de s’adonner béatement aux joies du
naturisme et des paradis artificiels. En été,
ils émigraient à Katmandou, ou bien à
Almora dans les contreforts des Himalaya indiens, capitale
de ce que l’on appelle les montagnes Kumaon, et
lieu de prédilection de Shiva, ainsi que de sa
compagne Parvati. Lorsque je m’y rendis, en compagnie
de ma femme et mon fils, je découvris ébloui,
les grands pics éternels des Himalaya indiens:
Nanda Devi, le plus haut sommet, avec ses 7816 mètres,
Trishul, 7074 mètres, ou bien Panchuli, qui culmine
à 6904 mètres. Le matin, leurs sommets
enneigés rougeoient au lever du soleil, avant
de retrouver leur blancheur immaculée pendant
la journée; le soir, ils s’enflamment d’orange
et de mauve, avant que la nuit n’efface leur présence
majestueuse. La route qui serpente au dessus d’Almora
vers le petit village de Paparsali, a été
dénommée « Crank’s Ridge »,
« la Crête des Toqués », par
les villageois du cru - car c’est ici, dans cet
endroit totalement ignoré des touristes, qu’avaient
trouvé refuge les hippies des Indes.
Pour l’équivalent d’ une centaine
de francs par mois, les hippies louaient aux paysans
ces maisonnettes aux cheminées fumantes blotties
dans la vallée faisant face aux Himalaya. Le
seul accès possible était à pied
par des chemins escarpés après avoir traversé
d’odorantes forêts de pins où la
nuit rodaient les panthères - qui ne s’attaquaient
qu’aux chiens.La plupart du temps, il n’y
avait ni eau ni électricité mais ces modestes
chaumières faisaient figure de paradis: la ganga,
l’herbe indienne y pousse tout autour à
l’état sauvage et chacun peut en toute
liberté satisfaire ses envies : fumer, jouer
du sitar, ou étudier la Baghavad Gita (la Bible
des Hindous)dans un silence de premier matin du monde.
De la guest-house où nous séjournions,
on apercevait tous les jours un Allemand qui faisait
ses exercices de pranayama (contrôle de la respiration)
face au soleil levant; plus bas, une petite fille blanche,
incongrue parmi ses amies basanées, apprenait
le Kumaoni (dialecte local) dans une école en
plein air ; plus bas encore, on tombait nez à
nez sur une maisonnette où vivait depuis 8 ans
un Français ! L’intérieur était
spartiate avec ses murs en terre, la chambre était
minuscule et la salle de bains à l’ extérieur.
Mais l’atmosphère était chaleureuse.
Dans la cheminée où un feu de bois brûlait
en permanence, bouillait du chai, le thé indien
. François nous expliqua qu’originaire
de Nogent s/ Marne, il avait été attiré
par le vent du large :
- L’Inde me fascinait depuis toujours et mes études
terminées, je m’y suis plongé avec
délices ».
François avait ,comme beaucoup de jeunes de ces
années-là, pris la route des Indes et
vécu de petits trafics improvisés.: -«
j’ai connu l’époque des freaks :
ils mouraient tous comme des mouches d’overdose
à Delhi ».
Mais un jour, François découvre Almora
, la vallée des Himalaya :
- ce fut le coup de foudre, j’ai compris qu’ici
je n’avais plus besoin de rien et que je pourrais
être totalement libre ».
Mais cet univers bucolique n’était pas
vraiment mon trip et nous sommes bien vite redescendus
vers Madras, sa chaleur et ses kilomètres de
béton. Mai 68 s’était fait sans
moi, car ma préoccupation n’était
pas de refaire le monde mais de nourrir mon fils et
ma femme. L’herbe, je n’avais pas envie
d’y goûter,je lui préférais
le gin tonic le soir chez le consul français
ou le directeur de l’Alliance française.
La vie était cool en somme.
Chapitre 5 :Galère et dérive
Jusqu’en 1972, où brutalement tout s’effondre.
Sans avertissement, le gouvernement indien réglemente
l’exportation des peaux de cuir semi-finies. Mon
boulot n’existait plus et l’Inde se désintéressait
de Kreglinger. On me proposa donc soit de rentrer en
France, soit un poste en Nouvelle Zélande. J’hésitai
: la Nouvelle Zélande ne m’attirait pas
particulièrement et rentrer en France ? La froidure,
la grisaille, un salaire deux fois moindre, un petit
appartement en banlieue sans personnel ? Non, décidément,
il y avait quelque chose qui m’attirait en Inde
que je ne m’expliquais pas et j’aimais trop
les Indiens, malgré leur inefficacité
et leur irritante lenteur. C’était décidé,
nous resterions à Madras.
Envolés les cinq serviteurs ; terminée
la belle vie autour de la piscine du Club, un verre
de gin tonic à la main ; finie les soirées
où le Tout-Madras papotait chez nous. Nous survivions
de nos maigres économies, pendant que je cherchais
une issue de secours. Plus jeune, je m’étais
essayé au dessin industriel et il me prit l’idée
de faire fabriquer à Madras des vêtements
de prêt-à-porter pour les exporter vers
la France. Mais toutes les démarches prennent
une éternité en Inde, et chaque jour,
mes relations avec ma femme se détérioraient
un peu plus . Un beau matin, après une énième
explication orageuse – une de trop- elle me quitta
brutalement , du jour au lendemain – sans explication
- et me planta seul avec un fils de cinq ans, qu’elle
viendra reprendre six mois plus tard. Je plongeai à
pic, je touchai le fond. C’était la dégringolade
: plus de bureau, plus de voiture, plus d’argent,
parfois même la portion congrue à table:souvent,
notre dîner se résumait à une tranche
de pain que je recouvrais de sucre, puis caramélisais
dans un toaster. Le pire était de ramasser les
mégots par terre dans la rue, n’ayant plus
même les moyens de me payer une cigarette (10
paisas de l’époque, même pas un centime).
Quand j’avais un peu d’argent, je fumais
soixante cigarettes par jour et descendais mes quatre
whiskies tous les soirs, ce qui n’arrangeait rien
.
Quelquefois, j’avais l’impression de marcher
sur le fil du rasoir qui sépare la raison de
la folie. Que faisais-je dans ce pays de fous ? Pourquoi
avais-je quitté ma douce France et mon Béziers
chéri, pour l’Inde, où tout était
si différent, si compliqué, tellement
aux antipodes de notre culture ? Le soir, seul dans
ma chambre, je faisais l’expérience d’une
intense solitude, habitué que j’étais
au babillement de ma femme, aux questions incessantes
de mon fils et à la présence des serviteurs
toujours prêts à se manifester au moindre
signe. Allais-je devenir mendiant ? Ou finir ‘fou
de Dieu’, ces hommes et ces femmes, qui ne sont
ni mendiants, ni sannyasins, et qui marchent échevelés
sur les routes de l’Inde, sans but, ni raison
et se parlent à eux-mêmes en regardant
leurs pieds ? D’ailleurs un beau matin, je me
surpris à me parler tout haut à moi-même
dans la salle de bain. Il devenait urgent de prendre
une décision. Peut-être pourrais me faire
rapatrier en allant au consulat prétendre que
j’étais devenu fou ? Quelquefois même,
l’idée du suicide me traversait fugitivement
l’esprit… Mais Shiva veillait sur moi.
Chapitre 6 : Coup de bluff
Le premier coup de pouce de la chance fut ma rencontre
avec un Parsi, un de ces adorateurs de Zarathoustra,
qui, à partir du 7ème siècle, persécutés
par la montée de l’Islam, durent fuir l’ancienne
Perse et chercher en Inde refuge et liberté de
pratique (qu’ils trouveront .Aujourd’hui
la communauté parsie est une des plus riches
de l’Inde). Arun Screwala était un beau
parleur, courait après tous les jupons (surtout
lorsqu’il y avait de la peau blanche en dessous),
avait des relations et un peu d’argent. Il repéra
vite le potentiel du jeune homme que j’étais,
enthousiaste, bosseur et quelque peu brouillon. Nous
fondâmes l’entreprise Fabratel et avec l’argent
du Parsi, j’achetai une table de coupe, quatre
machines à coudre et dessinai une petite collection
« chez soi ».
La chance me fit signe une seconde fois : une acheteuse
du Printemps passait par là ; je bluffai :
- J’ai une grosse usine de confection, mais elle
est assez loin de Madras et avec cette chaleur, je ne
veux pas vous y conduire. »
Impressionnée, l’acheteuse me passa une
grosse commande pour le magasin Brummell, la première
d’une longue série. Nous étions
en 1974, je dénichai un local un peu plus grand
et avec la lettre de crédit du Printemps, empruntai
à une banque indienne pour acheter soixante autres
machines. Les affaires démarraient. A l’époque,
le Printemps partageait ses infos avec d’autres
grands magasins européens qui ne lui faisaient
pas concurrence :
Le bruit courut qu’ un petit Français ,
à Madras, dessinait de jolies collections pour
pas cher du tout .
Les commandes affluèrent d’un coup. Pendant
cinq ans, je trimai comme un fou, alors que mon Parsi
de commanditaire se prélassait dans le club de
Madras et lorgnait les femmes des consuls en poste.
J’étais payé 1500 roupies par mois,
trente de nos Euros d’aujourd’hui; je me
levais tôt le matin et passais une heure dans
le bus, souvent sur le marchepied, car les bus indiens
sont bondés, pour être à l’atelier
à huit heures. Je travaillais toute la journée
dans une chaleur de four, m’occupais de la paperasserie
infernale en Inde, amadouais les bureaucrates arrogants,
et rentrais vanné chez moi le soir, les poumons
irrités par la fumée de mes soixante cigarettes,
avant de m’endormir assommé par mes whiskies
rituels. Malgré les commandes, j’étais
mal dans ma peau, ma femme et mon fils me manquaient
terriblement, et je réalisais que mon ami m’exploitait.
Alors en 85, je plaquai le Parsi et repartis une deuxième
fois à zéro, seul dans ce pays que je
ne connaissais pas encore qui m’irritait autant
qu’il me fascinait .
Une nouvelle idée s ‘imposa: j’allais
fabriquer en Inde et commercialiser mes collections
en France. Avec un peu d’argent prêté
par ma mère, je rachetai des machines, trouvai
un petit local et redessinai une collection –
que je vendis facilement en France. Oh, les débuts
furent modestes : une petite pièce, un téléphone,
une machine à écrire. L’atelier
était au nord de Madras, en plein milieu des
bidonvilles et je m’y rendais en rickshaw (tricycle
motorisé). Le toit de l’usine était
en tôle ondulée et en plein été,
il était impossible d’y rester plus de
dix minutes, tant la chaleur était insupportable.
Pire, nous travaillions sur une collection d’hiver
à base de doudoune qui collait partout et entrait
jusque dans les narines ! Mais, je remportai mon premier
contrat important, avec Chipie, un client qui me restera
fidèle. J’achetai fièrement un vélomoteur
et une nouvelle machine à écrire - électrique
celle-là! Il était cependant encore difficile
de faire des affaires en Inde : il y avait bien le télex,
mais il marchait un jour sur deux, le téléphone,
mais il fallait hurler pour se faire entendre, un peu
comme dans les vieux sketchs de Fernand Raynaud. Je
dus cependant vite me rendre à l’évidence
: les boutiques françaises ne payaient pas et
une fois revenu à Madras, il m’était
quasiment impossible de récupérer mon
argent.
Alors plutôt que de tout fabriquer moi-même,
ce qui représentait un énorme travail,
avec mon ancienne secrétaire de Fabratel et un
ami, nous fondâmes Fashions International en 1987.
Malgré des finances qui s’amélioraient
et des perspectives encourageantes, je filais droit
vers la dépression nerveuse . J’approchais
de la quarantaine, mon corps supportait de moins en
moins mes cigarettes du jour et mes whiskies du soir.
Rentré seul chez moi le soir dans ma chambre
minuscule, je me reposais les mêmes questions
: Qu’est-ce que je fous ici ? Pour qui et à
quoi bon tous ces efforts ? Est-ce que j’allais,
comme pas mal d’Occidentaux échoués
en Inde ,finir comme une épave ,shooté
à la ganja (marihuana indienne) ?
Mais cette fois, Shiva me fit un petit signe, un vrai.
Chapitre 7 :Une rencontre essentielle
J’avais des voisins brahmanes, la caste traditionnelle
des prêtres dans la hiérarchie sociale
hindoue, qui aujourd’hui se retrouve à
tous les niveaux de la société indienne.
Une femme brahmane surtout attirait mon regard, je l’admirais
de loin quand elle retroussait son sari, le passait
entre ses jambes pour apprendre à son fils à
faire du vélo. Nous engageâmes la conversation
: elle s’était mariée en dehors
de sa caste, à un Pakistanais sindhi - ce qui
ne se fait pas chez les brahmanes - et s’était
enfuie de la maison paternelle. Elle m’invita
chez elle, et entre deux idlis (gâteau de riz
fermenté), me parla de spiritualité, de
pranayama, de méditation, comme autant de remèdes
à ma dépression. Je vivais en Inde depuis
plus de quinze ans, mais c’était la première
fois que je trouvais un intérêt à
entendre parler de spiritualité. Raji, car c’était
son nom, me prêta un livre, un seul : ‘Paroles
de Ramakrisna’.
- Ramakrishna, me dit-elle, était un homme qui
ne savait ni lire ni écrire. Mais sa force intérieure
était si grande, la vérité qu’il
irradiait si puissante, que toute l’Inde accourut
pour le rencontrer : lettrés, analphabètes,
pauvres et riches, brahmanes et shoudras (intouchables)
se rendaient jusqu’au temple de Dakshineshwar,
près de Calcutta, et se prosternaient aux pieds
du plus grand sage du 19ème siècle…
»
Le soir, rentré chez moi, à la lumière
crue d’une mauvaise lampe, j’ouvris le livre
et en lus les premiers mots :
- Dieu est dans tous les hommes; mais tous les hommes
ne sont pas en Dieu ; et c'est pourquoi ils souffrent.»
Ce fut le déclic, le flash, la compréhension
soudaine, la révélation intuitive de ce
qu’était l’Inde et du trésor
à côté duquel j’étais
passé pendant quinze ans de ma vie. Plus tard,
je comprendrai pourquoi les paroles de Ramakrishna m’avaient
tellement ému : il avait tout, en n’ayant
rien ; il était pauvre, illettré, mais
il possédait toute la sagesse, tout l’amour,
toute la bonté. Moi aussi, je découvrais
que, pensant avoir tout perdu : femme, enfant, fortune,
amis, ma raison même, je possédais tout,
là au fond de mon coeur, si présent, si
chaud, si près. Je ressentis un grand vide en
moi après la lecture de ce livre et j’eus
l’intuition alors que la vérité
ne se trouve pas dans la vie matérielle au dehors,
mais au dedans de soi-même. Ce fut une exultation.
Le voilà donc le sens de l’existence, qui
vous donne LA raison de vivre : apprendre à se
connaître soi-même, trouver son but.
Que de temps perdu ! En un mois, Raji m’initia
aux principaux textes sacrés indiens : le Mahabharata,
qui tisse à une échelle gigantesque, probablement
non surpassée à ce jour, l’épopée
de l’âme indienne et conte l’histoire
éternelle , les mœurs et les coutumes de
l’Inde ainsi que sa vie culturelle, politique
et sociale. Le Ramanaya, le deuxième grand poème
épique indien, dont l’esprit est proche
de celui du Mahabharata :
- On y trouve peut-être même plus de simplicité
dans la trame, m’expliqua Raji, un souffle poétique
plus puissant, une immensité de la vision, un
élan épique plus ailé encore que
celui du Mahabharata dans sa conception et dans la richesse
des détails. »
Je devais découvrir la Bhagavad Gita aussi :
- Pour nous, tout est là, tout y a été
écrit, tout est dit ; il n’est pas une
question fondamentale de l’histoire de l’humanité
à laquelle la Bhagavad Gita n’ait pas répondu,
» me chuchota Raji.
Et de citer le discours de Krishna à Arjuna :
- Sur moi reposent tous les êtres. Je ne suis
pas en eux, ni eux en moi. »
C’est ce texte qui m’a sans doute le plus
marqué et aujourd’hui encore, je me répète
tous les matins :
- On ne travaille pas pour le résultat, mais
de façon désinteressée, c’est
le dharma. »
- Oui, le dharma, surenchérit Raji, c’est
tout ce qui t’aide à devenir conscient
de ton vrai Moi, à incarner dans la vie ta véritable
personnalité et ton réel destin, qui se
cachaient derrière ton petit moi . »
Moi, petit Français de Béziers, je dévorai
tout ce qui pouvait me renseigner, je fus pris d’une
fièvre subite, assoiffé de cette connaissance
qui se dévoilait tout d’un coup à
moi. Raji me fit également découvrir les
bhajans, ces hymnes anciens, que les fidèles
en Inde chantent d’âge en âge comme
un hommage à leur Dieu. Ce fut encore une fois
une révélation : j’aimais les chants
grégoriens ; mais là je compris que je
connaissais déjà ces hymnes sanskrits,
leurs rythmes magiques et leurs intonations incantatoires.
Chapitre 8 : J’apprends à méditer
J’arrêtai tout : les cigarettes, surtout,
car je crachais mes poumons et avais d'interminables
crises de toux sèche, les whiskies, la ganga,
que j’avais commencé à fumer occasionnellement,
la viande même, devenant pur végétarien
et j’entrepris de m’initier au hata-yoga.
Mon professeur s’appelait Swami Vedananda, il
enseignait bénévolement le yoga, car,
disait-il, « Mon but est d’amener les âmes
perdues à la spiritualité ». La
première chose qu’il m’apprit, c’est
que le mot ‘yoga’, qui signifie ‘union’,
ne désigne pas seulement le hatha-yoga, le yoga
du corps, comme on le croit souvent en Occident.
- Il y a toutes sortes de yoga, me dit-il : karma yoga,
le yoga du travail ; jnana yoga, le yoga de la connaissance
; bhakti yoga, le yoga de la dévotion et bien
sûr, le hata-yoga. Derrière tous ces yogas,
conclue-t-il, il y a Shiva, la Réalité
Suprême. »
Et pas à pas, mon Swami m’entraîna
à sa suite à la découverte de Shiva.
- Ne t’imagine pas que Shiva soit un Dieu ; pense
à Shiva comme à l’Espace avec un
grand ‘E’, imagine que Shiva est présent
dans chacun des atomes qui constituent ton corps, dans
l’air que tu respires, dans toute la création,
dans chaque créature, chaque végétal,
chaque pierre, même. »
Il me fit lire un traité de philosophie qui explique
que « dans le processus de la création,
le pouvoir de concevoir (vimarsha) et le pouvoir de
réaliser (prakasha), lorsqu'ils sont réunis,
se manifestent d'abord dans un point limite (bindu),
une localisation qui est le centre de départ
de l'espace-temps : Shiva. Et Swami Vedananda de citer
l’historien français Alain Daniélou
qui écrivait à la fin de sa vie : «
La seule valeur que je ne remets jamais en question
est celle des enseignements que j'ai reçu de
l'hindouisme shivaïte qui refuse tout dogmatisme
car je n'ai trouvé aucune forme de pensée
qui soit allée aussi loin, aussi clairement,
avec une telle profondeur et une telle intelligence,
dans la compréhension du divin et des structures
de monde. » Catholique de naissance , cartésien
parce que Français, on ne peut pas dire que je
m’engageais sur ce chemin sans crainte ni doutes
: j’avais peur des sectes et une grande méfiance
à l’égard des gourous, mais secrètement
je faisais confiance à ma bonne étoile.
Puis vint le temps de la méditation. Un bien
grand mot que la méditation, qui laisse sous-entendre
des pratiques mystiques et savantes d’initiés
- Pas du tout, me rétorqua le Swami, c’est
une science rationnelle, qui peut être pratiquée
par n’importe qui, à n’importe quel
moment et n’importe où. C’est cela
qui te permettra de regarder au dedans de toi-même,
car la méditation nous intériorise, nous
met en contact avec le meilleur de nous même,
nous recentre et nous amène à la découverte
de notre vrai moi. »
J’appris donc qu’il existe en Inde des centaines
de méditations différentes, qui chacune
ont leurs caractéristiques et produisent des
effets différents. Le Swami m’en enseigna
une :
- Apprends à te dissocier de tes pensées,
à les observer sans y attacher d’importance.
»
La première fois que je m’y essayai, ce
ne fut pas brillant : plus je tentais d’arrêter
mes pensées, plus elles se bousculaient , tous
mes problèmes me sautaient à la figure.
Swami Vedananda me répéta patiemment :
- Jusqu’à présent tu étais
celui qui tirais la charrette, mais c’était
les bœufs qui la conduisaient; aujourd’hui
c’est toi qui vas conduire les bœufs –
qui représentent ton esprit et tes pensées
– et eux tireront la charrette. Ne te coupe pas
de tes pensées, laisse-les passer, comme si elles
ne t’appartenaient pas. »
Il me fallut un an..Douze mois avant que je m’aperçoive
un jour ,émerveillé, que mon esprit s’était
calmé et que mes pensées se disciplinaient
quand j’entrais en méditation les yeux
fermés. Du coup, cet assagissement du mental
eut des conséquences sur l’ensemble de
ma personnalité. Depuis le départ de ma
femme, j’étais devenu très colérique
:il m’arrivait de claquer les portes si fort que
plâtre et peinture volaient en éclats.
Grâce à la méditation, mon système
nerveux commença à s’apaiser et
mes colères s’espacèrent. Et je
constatai que ma concentration , mes capacités
de travail étaient décuplées .
Chapitre 9: Rencontre avec mon gourou
En 1988, Swami Vedananda estime qu’après
deux années de sadhana (discipline spirituelle),
je suis prêt à passer au niveau supérieur
et me propose de m’accompagner pour rencontrer
son propre gourou, Swami Sarveswara , qui habite au
Sud de Madras, près de la ville de Salem. Après
quatre heures interminables d’autobus bondé
et inconfortable, nous débarquons à Ullundurpettai,
une de ces petites villes poussiéreuses, sales,
encombrées du Tamil Nadu, qui semblent toutes
avoir été construites à la va-vite,
sans aucun souci d’ordre ni d’esthétique.
En arrivant, épuisé, je me demande ce
que je suis venu faire là, au bout du monde .
Dans un nouveau quartier, qui tient plus du terrain
vague que du lotissement, une maison qui a l'air de
ne jamais avoir été terminée. Nous
frappons :
- Attendez, aboie une voix en Tamoul à l’intérieur
».
Swami Vedananda sourit :
- Il s’habille »…
Le gourou serait-il coquet ?
Il nous reçoit dans une petite antichambre, nue,
sans meubles. Derrière lui, trois images de Shiva
dans différentes postures ; à sa gauche
un trident de cuivre ; devant lui des bâtonnets
d’encens plantés dans une banane et des
petits paquets de prasad (nourriture qui a été
offerte aux dieux du temple).
Sa taille et sa poitrine sont recouvertes de deux dhotîs
de couleur orange (pagnes de coton). Il ne nous regarde
pas et d’un grognement nous fait signe de nous
asseoir. Premier choc : ses moignons, cachés
par le dhotî. Swami Venandana ne m’avait
pas dit – sans doute pour ne pas m’effrayer
– que son gourou était lépreux et
n’avait plus ni mains ni pieds!
Le deuxième choc est plus fort encore :
- I was waiting for you », « Je vous attendais,
» me dit Swami Sarveswara, toujours sans me regarder.
Je n’en crois pas mes oreilles : qu’est-ce
qu’il me raconte là ? Comment peut-il me
connaître ? Le gourou n’en a pas fini :
- Vous vivez votre treizième vie et c’est
la dernière : mais ce n’est pas la première
fois que vous vous incarnez en Inde… »
- Que veut-il » ? demande-t-il à Swami
Vedananda, en désignant mon pied droit .
Mon pied droit, est-ce tout ce qu’il y a d’intéressant
en moi ?
- Je lui réponds directement en Anglais : «
je cherche la paix intérieure. »
Il grogne :
- il suffit de cinq secondes. Cinq secondes et vous
aurez tout compris : le pourquoi de la vie, le comment
de cette existence, les raisons de la souffrance...
Le voile de maya (l’ignorance) se déchirera
alors pour vous ».
Il regarde une fois de plus mon pied droit. Qu’est
ce qu’il a donc mon pied ?
Puis, il se touche la poitrine :
- C’est là, dans votre cœur (pause)
pas dans votre tête » (il se tape le front)
Tout est au dedans ».
Et puis tout d’un coup, il me fixe droit dans
les yeux. C’est mon troisième choc, sans
doute le plus intense : il a les yeux perçants,
le regard pénétrant, qui n’est pas
questionnant, mais plein de chaleur et d’amour.
Et le sourire : doux et chaleureux, plein de compassion
et de tendresse. Quel regard, quelle intensité,
quelle beauté !
- Vous les avez au dedans de vous ces cinq secondes
» (pause)
- Vous les aurez dans cette vie ces cinq secondes »…
Il se tourne vers Swami Vedananda :
- Il a cent ans spirituellement, mais il lui manque
encore ces cinq secondes ».
Encore une fois il me transperce de son regard noir,
si tendre, si ironique :
- Vous êtes né pour l’Inde. Il se
peut que vous en sortiez dans les années à
venir, mais vous reviendrez toujours ici ».
La femme qui s’occupe de lui, apporte des sweets
(sucreries indiennes), qu’il me remet avec un
grand sourire :
- Un jour, vous serez très connu »…
Connu moi ? Il plaisante.
Puis, il fait un signe de tête à Swami
Vedananda : l’entretien est fini. Reste le sourire,
mystérieux, plein de tendresse que m’adresse
le gourou une dernière fois en guise d’adieu.
Swami Vedananda se prosterne de tout son long aux pieds
du gourou lépreux. Moi timidement, je joins mes
mains en signe de vénération. Je suis
tout éberlué, tout secoué, tout
ému et quelque chose en moi chante comme un mantra
lancinant, alors qu’en compagnie de Swami Vedananda,
je refais les quatre heures et demi de bus jusqu’à
Madras :
- Cinq secondes pour l’éternité,
Cinq secondes pour l’éternité, Cinq
secondes pour l’éternité…
Chapitre 10 : Je veux savoir qui je suis
Désormais, tous les week-ends, après
avoir trimé dur la semaine, je reviens voir Swami
Sarveswara. Quand j’ai passé la journée
à discuter avec lui, je m’endors le soir
sur la véranda, sur une natte à même
le sol, sans moustiquaire. La chaleur, les moustiques,
les neuf heures de bus… il fallait vraiment avoir
la foi ! Quelquefois, j’ai des doutes. Qui est
cet homme ? Que me veut-il ? A-t-il vraiment des pouvoirs
? Un jour étouffant de mai 1988, le gourou comme
s’il avait deviné que j’avais besoin
d’autres preuves de sa sagacité me demande
:
- vous avez chaud ? »
- , je réponds, « oui. »
- Allez vous reposer, il va pleuvoir ce soir à
cinq heures. »
La mousson n’arrive pas ici avant août,
le ciel est ,ce jour-là, d’un bleu délavé
et il n’y a pas un seul nuage dans le ciel. «Que
me raconte-t-il ? », . A cinq heures, il pleut
des cordes. Revenu près du gourou , il me demande
- Are you cool now ? », ‘fait-il plus frais’
?
Je tombe à ses pieds,toute résistance
a été balayée. Comment cet homme
peut-il être si beau, si lumineux, avec ce corps
mutilé,dans un environnement si sordide ?
- Que veux-tu ? », me demande alors le gourou
lépreux.
- Je veux savoir qui je suis ».
Le gourou reste silencieux un instant, puis me regarde
droit dans les yeux :
- Tu es le Seigneur Shiva et rien d’autre…
»
Encore une fois, je reste pantois. Mais, je me rappelle
m’être découvert auprès de
Raji, et plus tard en lisant Alain Daniélou,
un penchant pour Shiva. Finalement, cela ne me semble
pas aussi fou que cela : ne sommes-nous pas constitués
d’atomes et Shiva n’est-il pas l’Espace
? Le Gourou m’explique alors la signification
du lingam le symbole de Shiva (dessin).
- Certains y ont uniquement vu un emblème phallique,
alors que c’est l’aspect le plus originel
du Shivaïsme. Non, ce symbole n’est même
pas anthropomorphique, ce n’est pas la représentation
d’un Dieu humanisé ; bien au contraire,
son aspect cylindrique lui confère l’ infinité,
car un cercle n’a ni début ni fin. Si l’homme
est temporel, le Suprême ne peut avoir une forme
humaine – il peut posséder toute les formes
– et aucune. L’emblème de Shiva contient
le Tout et le Tout est contenu en lui. La somme de tout
ce qui existe est à l’intérieur
du cercle. Tu peux mesurer le Shiva Lingam mais ce qui
est à l’extérieur n’est pas
mesurable. »
Tous les samedis, on me retrouvait aux côtés
de celui que je considérais maintenant comme
mon gourou à l’écouter discourir.
Quelquefois, il suffisait que je m’asseye près
de lui, sans dire un mot, pour que mes pensées
se calment et que je sente la paix m’envahir.
Malgré la chaleur accablante, le voyage pénible,
les moustiques, l’inconfort . De temps à
autre, mon esprit rationnel se rebellait : Swami Sarveswara
était-il en train de m’embobiner ? Mais
celui-ci ne me demanda jamais ni argent, ni cadeaux.
Il émanait de lui une aura que je découvrais
peu à peu, un rayonnement, une sagesse que je
ne m’expliquais pas. Tout de même, je n’étais
pas prêt à tout accepter. Un jour Swami
Sarveswara me dit :
- Le vendredi prochain de la nouvelle lune, tu te rendras
au temple de Vriduchallam (au sud de Trichy) à
18 heures. »
Chapitre 11 : La vision qui change ma vie
Le temple du Vriduchallam est un très ancien
sanctuaire shivaïte.
- De nombreux yogis ont médité ici »,
me chuchote Swami Vedananda.
Dans le saint des saints, un Shiva Lingam luit dans
le noir. Comme dans beaucoup de temples du Tamil Nadu,
on trouve une cour intérieure avec un déambulatoire,
dans lequel sont creusées des niches, abritant
chacune une incarnation de Shiva. C’est l’heure
à laquelle les fidèles viennent prier
; et comme d’habitude, c’est à la
bonne franquette : des hommes assis dans un coin, palabrent
fort ; des enfants pleurent, une femme psalmodie tout
haut d’anciennes prières en Tamoul, des
poujaris (prêtres) agitent violemment leurs clochettes…
Personne ne s’occupe de moi.
Swami Vedananda me fait asseoir en face du Shiva lingam
principal, lui-même flanqué de deux plus
petits lingams et m’enjoint de méditer.
Je ferme les yeux, mais je suis exténué
; nous sommes en plein mois de mai et le voyage en bus,
plus la marche pour arriver au temple, m’ont vidé.
Je suis immédiatement submergé de pensées
: « Que fais-je ici ? Ai-je perdu la tête
? Tout cela n’est-il pas un rêve »
? Mais j’entreprends tout de même de ne
plus fixer mes pensées, de les laisser vagabonder
sans m’y accrocher, comme on me l’a appris.
Dans un premier temps, rien ne se passe et il me semble
que je n’y arriverai jamais. Mais je persiste
et commence à me répéter doucement
à moi même le mantra « aum namah
shivaya, aum namah shivaya », que mon gourou m’a
spécialement chuchoté à l’oreille
pour cette occasion. Et petit à petit, les bruits
s’estompent, même si une partie de moi-même
sait instinctivement que je ne suis pas seul. Puis,
mes pensées s’espacent de plus en plus
et imperceptiblement mon mental se vide.
Dans un premier temps, je fixe mon attention, comme
Swami Vedananda me l’a appris, sur un petit point
lumineux, là, derrière mon cœur,
qui me tient chaud, où se trouve jiva, le centre
psychique. Bientôt, je sens ma conscience qui
s’élève et vient se nicher entre
les deux sourcils, yagna, le point que les hindous appellent
le troisième œil et où se trouve
un très important centre nerveux. Là,
je perds conscience de mon corps et ne sens même
plus les gouttes de sueur qui perlent sur mon front.
Je perçois uniquement le va-et-vient de ma respiration
– et même celle-ci, après quelque
temps - devient si ténue, que par moments, je
me demande si je respire encore.
Et puis tout d’un coup, je pressens une présence,
ici, devant moi. Impossible de la définir? Peu
importe, je ne veux pas m’objectiver, ni même
m’observer, afin de ne pas diminuer l’intensité
de l’expérience. Aussitôt que je
décide de mettre mon petit moi à l’arrière-plan,
il y a comme un déclic : soudain, la présence
m’enveloppe, puis entre physiquement en moi, d’abord
au niveau du bas du dos, le chakra (centre nerveux)
que les hindous appellent le mouladhara, puis, c’est
comme si elle me soulevait, bien que je sois assis sur
du granite sans bouger. Alors, je sens déferler
une vague de compassion et d’amour, qui part du
bas de la colonne vertébrale, et se diffuse en
montant. C’est si bon : à la fois très
chaud et très frais, cela ne fait pas mal et
c’est comme si je flottais. Je suis dans une béatitude
totale, rempli d'allégresse, douce et sûre
d’elle même. Je me sens royal, comme si
j’étais arrivé au bout de ma quête,
comme si quelqu’un passait un baume miraculeux
sur toutes mes peines, toutes mes blessures, toutes
mes angoisses. « Tu es Lord Shiva », m’avait
dit mon gourou.
Quelque temps passe dans ce contentement parfait. Pourtant,
lorsque je regarde à l’intérieur
de moi-même, entre mes deux sourcils, c’est
encore noir opaque. Mais je sens que derrière
se cache une lumière que je ne peux voir. Je
recommence donc doucement à me répéter
mon mantra. Et puis subitement, c’est comme si
le noir s’effilochait, pan par pan, morceau par
morceau et j’ai la vision d’ un énorme
shivalingam, barré du puttu (troisième
œil), entouré de merveilleuses fleurs banches
sur un fond de flammes, rouges, oranges, éblouissantes.
Aucun bruit, le silence est total, un sentiment de pureté
parfaite et surtout une impression de puissance infinie,
d’omniprésence m’envahit.
Combien de temps cette expérience a-t-elle duré
? Un moment, je sens une main qui secoue mon épaule
: c’est Swami Vedananda qui s’inquiète
pour moi. J’ouvre les yeux : il fait nuit. Lorsque
j’essaye de me lever, mes jambes sont tellement
ankylosées que je ne peux plus bouger d’un
centimètre. Je regarde ma montre : il est 19.30.
Je suis arrivé à 17 heures ; cela veut
dire que je suis resté près de deux heures
et demies en méditation sans bouger, assis en
lotus sur le granite dur, totalement coupé du
monde et insensible à la douleur de mon corps.
Oh : Aum namah Shivaya… J’ai vu le Seigneur
Shiva.
Durant tout le voyage de retour dans le bus, j’essaye
d’analyser mon expérience, si présente
en moi. J’ai peut-être été
influencé par ma préoccupation de Shiva
ces derniers mois et aussi par mon gourou. Le Shiva
Lingam n’est sans doute que la transcription humaine
d’une Présence qui est Sans Forme et qui
n’a pas besoin d’attributs. Un bouddhiste
aurait sans doute vu le Gautama, ou un Chrétien
une croix. En y repensant, je réalise que dans
cette Présence, il y avait un élément
féminin. Lequel ? Encore une fois mon esprit
rationnel essaye d’analyser. J’étais
perdu. Et pourtant, je sais aujourd’hui que j’avais
trouvé la clé de la boîte à
malice. J’avais touché quelque chose à
la racine de moi-même.
Swami Vedananda me demande ce qui s’était
passé durant ma longue méditation. Mais
je ne peux pas - ou ne veux pas parler. C’est
seulement plusieurs jours après notre retour
à Madras que je raconte tout. Swami Vedananda
estime alors qu’il faut aller voir le gourou.
Chapitre 12 : Qui est Shiva ?
Arrivé aux pieds de Swami Sarveswara, je lui
relatai mon expérience du Shiva Lingam. Le gourou
lépreux sourit :
- Pourquoi crois-tu que je t’ai envoyé
là-bas ? Cette expérience tu dois toujours
la garder dans ton cœur et ne jamais l’oublier,
car beaucoup souhaitent cette vision, mais très
peu la reçoivent. Seuls quelques élus
ont vu ce que tu as vu, »…
Je suis assommé. Comment puis-je être
élu, moi misérable Français ordinaire
qui, il n’y a pas si longtemps, avait l‘impression
de toucher le fond, de ne plus rien contrôler
de ma vie, de partir à la dérive ? Cette
vision des flammes du Shiva Lingam et des fleurs blanches
me reviendra toute ma vie sans avertissement. Et chaque
fois, la même sensation de béatitude, de
réconfort, d’avoir trouvé le but
de mon existence, me recharge et lui redonne un sens.
Mais finalement, la présence de mon expérience
fut plus importante que ma vision. Ce qui est sûr
c’est que c’est la présence de cette
expérience qui ne m’a jamais quitté
et que c’est peut-être cette présence
que je transmets involontairement aux autres.
Mais sur le moment, des quantités de questions
se bousculaient dans mon esprit en ébullition…
- Je lui demandai : « Qui est donc Shiva ? Et
pourquoi ai-je senti une présence féminine
» ?
- Shiva c’est l’intention de faire ; et
Shakti, l’élément féminin
de la Création, c’est l’action de
faire, me répondit-il. Il n’y a pas de
Shiva sans Shakti et de Shakti sans Shiva».
Et de me citer le grand Sage indien Sri Aurobindo :
- Sans Lui, Elle n’existe pas ; sans Elle, Il
ne se manifeste pas”.
Je me rappelai également que Shiva est Ardhamaheshwara,
moitié homme, moitié femme, ou peut-être
ni homme ni femme.
Puis, il m’expliqua la signification de cette
expérience :
- le cercle du Shivalingam symbolise la limite fictive
de ce qui est à savoir et de ce qui est su. Mais
en fait les deux se confondent:ce que tu dois savoir
est déjà su en toi, on n’apprend
que ce que l’on sait déjà. D’où
la pensée shivaïte : ‘ Je suis cela,
mais aussi cela’ ; je suis celui-ci, mais je suis
aussi l‘autre’. ».
Je devais avoir l’air quelque peu perplexe. Il
me prit alors la main et m’expliqua patiemment
:
- Shiva, au delà de ses formes, c’est le
Bienveillant, l’Auspiscious, celui qui est de
bon augure, pas le destructeur de la mythologie. L’amour
est sa première qualité ».
Et mon gourou d’ajouter :
- Je ressens constamment la présence de Shiva,
en moi, dehors, chez les autres. Je communie avec lui
tout le temps et je n’ai plus besoin de me raccrocher
aux dogmes. Dieu est partout, il est là tout
le temps, quel besoin avons-nous de messes, ou de poujas,
de doctrines ou de rites. ‘Je’ est Shiva,
‘Il’, est également Shiva, Shiva
c’est l’Ultime, l’Immanent, il n’a
pas de Temps ni de limites. Il est le mendiant nu et
le roi paré de sa couronne, l’enfant nouveau
né et le vieillard penché sur sa canne.
Bouddha est Shiva, le Christ est Shiva, Krishna est
Shiva, Allah est Shiva »…
Plus tard, je comprendrai que là réside
le génie de l’hindouisme : accepter toutes
les autres religions et comprendre que l’on peut
approcher Dieu de mille façons . Les Hindous
ont été accusés de polythéisme,
mais en fait leur religion est la plus monothéiste
au monde, parce qu’elle reconnaît l’Unité
d’un seul Créateur, qui s’incarne
dans la multitude. Comme l’explique Alain Daniélou,
dans son ‘mythe et dieux de l’Inde :
- “Il existe des courbes dont l’équation
ne peut être résolue, dans de telles circonstances,
le mathématicien recherche des cas particuliers
dans lesquels la formule se simplifie. A l’aide
des données ainsi obtenues il marque divers points
de la courbe et peut arriver ainsi à en tracer
approximativement le contour. Ceci aurait été
impossible à l’aide d’une seule approche,
d’un seul point de vue. Ainsi la théorie
du polythéisme est basée sur une conception
similaire. C’est seulement par la multiplicité
des approches que nous pouvons nous faire une idée
de cet Inconnaissable qu’est la Réalité
transcendante ».
Chapitre 13 : Tu vas retourner au monde
Ma vie devait-elle changer complètement après
cette expérience ? A quoi bon les fripes, Kenzo,
Lee Cooper, Chipie et les Galeries Lafayette ? Tout
cela appartenait au passé et j’étais
prêt à en faire table rase, à abandonner
ce monde, brutal et matérialiste pour me consacrer
exclusivement à ma recherche spirituelle. Mais
Swami Sarveswara m’arrêta tout de suite:
- Tu vas retourner au monde, continuer ton travail,
car c’est là où tu excelles et c’est
grâce à ce travail que tu pourras aider
les autres et partager une partie de ce que Shiva t’a
donné. »
Puis, il m’enseigna le pranayama
- Sais-tu que la première chose que nous faisons
en venant au monde est d’ inspirer l’air
pour respirer, et que la dernière est de pousser
un ultime soupir. Dans l’intervalle de cet inspir
et de cet expir, nous respirons des milliards de fois,
sans en être jamais conscients. Notre vie durant,
nous oublions de respirer ! N’as-tu jamais remarqué
que, sous le coup d’une émotion, d’un
choc psychologique, ou d’un stress particulier,
le ventre est noué et que nous respirons à
peine... Veux-tu donc apprendre à respirer»
?
- Mais qu’est ce que le Pranayama » ?
Swami Sarveswara me fit un grand sourire :
- C’est la science du contrôle de la respiration
que nous les Indiens avons perfectionnée depuis
5000 ans et dont nous avons examiné tous les
aspects. Prana = énergie = respiration. Le prana
circule dans tout le corps et on peut respirer non seulement
par le nez, par la bouche et même par le ventre,
comme nous le savons tous, mais aussi via n’importe
quelle partie de notre corps, faisant ainsi circuler
le prana, l’énergie vitale, dans tout l’être
physique. Ainsi le prana peut revitaliser toute le parties
qui ne reçoivent pas assez d’énergie
et qui en conséquence s’affaiblissent et
perdent de leur vigueur . Le pran |