Par François Gautier
DEDIE A : Ma mère, Andrée Gautier, qui
aurait pu être Indienne
Et à la Shakti Eternelle, Mère de tous
les Mondes et toutes les Choses
Table des Matières
1ère PARTIE : QU’EST-CE QUE LA SHAKTI
?
Devi
La Shakti à travers les âges
Le kama sutra
Parvati
Shakuntala
Le déclin de la Shakti
La renaissance de la Shakti
2ème PARTIE : LA FEMME EN INDE : LE CÔTE
D'OMBRE
Le sati
L’infanticide
Les mariages d'enfants
Les femmes sont défavorisées en Inde
Les veuves
L'impact de l'Islam sur la condition de la femme en
Asie du sud
3ème PARTIE : 4 PORTRAITS DE 4 FEMMES MODERNES
EN INDE, INCARNANT LES 4 ASPECTS DE LA SHAKTI
1. Shri Mata Amritanandamayi ou Maheshwari
Les débuts
L’adolescence
L’ashram
La philosophie d’Amma
Le seva
Les orphelins
Et l’informatique aussi
Les sans- toits
Amma en France
Le 21ème siècle sera spirituel
Cinquante ans déjà !
2. Kiran Bedi ou Mahakali
Les débuts
Les années tennis
Mariage
Les premiers pas dans la police
Les charmes de Goa et de Mizoram
La drogue
La prison de Tihar
Charles Shobraj
L’ONU
3. Arundhati Roy, ou Mahalaxmi
Enfance
Flower children
Phoolan Devi
Le Dieu des Petits Riens
La Bombe indienne
La Narmada
La mondialisation
Arundhati, l’antiaméricaine
épilogue
4. Saraswati, la brahmane qui se révolte. Une
femme, pour les femmes.
Saraswati Junior
Saraswati la Gandhienne
Gandhi aussi !
De la théorie à la pratique
Succès
Et échecs
Epilogue
4ème PARTIE. L'AVENIR DE LA FEMME: VERS UNE
SHAKTI UNISEXE
Le Conflit Purusha – Prakritri
Une Shakti Unisexe
1ère PARTIE : QU’EST-CE QUE LA SHAKTI
?
« C’est seulement lorsque Shiva s’unit
à Toi, O Shakti,
qu’Il devient le Seigneur Tout-Puissant.
Laissé à Lui-même, Il n’a
même pas la force de lever le petit doigt ».
(Devi Upanishad)
En Occident, on ne connaît souvent que le côté
d'ombre de la femme indienne : la terrible coutume du
" sati ", qui voulait que la veuve se jette
dans le bûcher funéraire de son mari –
dans les années 80, on a répertorié
certains cas dans les campagnes arriérées
du Rajasthan; le mariage des enfants, les veuves de
Bénarès, l'infanticide, ou bien le triste
sort des femmes intouchables, qui aujourd'hui encore,
dans certains villages, ne peuvent tirer de l'eau du
même puits que leurs sœurs brahmanes. Mais
qui sait donc qu'aucun pays au monde n'a accordé
une place si primordiale à la femme, à
tel point que la moitié des divinités
hindoues sont féminines et que la terre de l'Inde
elle-même est femme : " Mother India ",
la 'Mère Inde' ?
Qu'est ce que la Shakti ? Dans la philosophie hindoue,
c'est l'Energie primordiale, sans laquelle rien ne se
fait ; le principe dynamique de la Nature, ou du Divin,
quel que soit le nom que vous voulez lui donner. "
Elle est la conscience transcendante dans toute connaissance.
Elle est le vide dans tous les vides. Elle est au-delà
de tout ce qui existe, elle est l'Inaccessible ",
dit la Devi Oupanishad, un des plus anciens textes sacrés
de l'Inde. Ce concept de la Shakti est si bien ancré
dans la conscience des Indiens, qu'il a même survécu
à la terrible partition du sous-continent : tous
les pays d'Asie du sud ont - ou ont eu - des femmes
à leur tête : Srimavo Bandaranaike au Sri
Lanka, fut la première femme Chef d'Etat au monde
; en Inde, on trouve Indira Gandhi, qui dirigea l'Inde
d'une main de fer pendant presque 20 ans ; le Bangladesh
et le Pakistan, pays islamistes par excellence, ont
pourtant porté au pouvoir Begum Khaleda Zia,
Sheikh Hasina, ou Benazir Bhutto par deux fois.
La Shakti est également l'élément
féminin sans lequel ni les hommes ni les nations
ne sont complets : " nous avons besoin d'hommes
dans lesquels la Shakti soit développée
dans ses limites plus extrêmes, dans lesquels
elle remplisse toute leur personnalité et d'où
elle déborde pour fertiliser la terre "
(la Renaissance de l’Inde), s'écriait Sri
Aurobindo (1972-1950), poète, révolutionnaire,
philosophe et yogi indien, celui que Romain Rolland
et André Malraux admiraient tant. L'Inde seule
détient-elle la Shakti ? Nenni, dit encore Sri
Aurobindo : " Si vous regardez l'Occident, vous
verrez deux choses : un vaste océan de pensée
et le jeu d'une force énorme, rapide et pourtant
disciplinée. Toute la Shakti de l'Occident tient
à cela. C'est par la force de cette Shakti qu'il
a dévoré le monde, comme nos ascètes
de jadis, dont le pouvoir terrifiait même les
dieux et les tenait dans l'inquiétude et la soumission".
" Nul ne peut voir le Divin s'il n'est femme ",
décrétait également Paramsha Ramakrishna,
le grand saint hindou de la fin du 19ème siècle.
Fidèle à cette devise, il s'habilla en
femme pendant un certain temps. Sri Aurobindo explique
ensuite pourquoi l'Inde, autrefois civilisation royale,
dont la connaissance et la sagesse rayonnèrent
sur le monde entier, a connu un déclin certain
depuis plus de trois siècles: " A mon avis
la faiblesse de l'Inde n'est pas la sujétion,
ni la pauvreté, ni le manque de spiritualité,
mais le déclin de la Shakti, de la puissance
de pensée... Nous avons abandonné la sadhana
(discipline spirituelle ) de la Shakti et la Shakti
nous a abandonnés... Nous pratiquons le yoga
de l'Amour, mais là où il n'y a ni Connaissance
ni Shakti, l'amour ne peut pas demeurer ".
L'avenir serait-il donc à la femme - et est-ce
par elle que passerait le salut de ce monde ? Cette
connaissance, perdue pour nous, ou même bafouée
par certaines de nos religions monothéistes,
qui pendant longtemps ont relégué la femme
- sinon en enfer, du moins aux cuisines et à
la chambre à coucher - a toujours été
présente et vénérée en Inde
: " O Devi, c’est toi qui a créé
ce monde, qui le soutiens, le protège et qui
le réabsorberas à la fin des temps. En
tant que l'émanation du monde, Tu prends la forme
de la création et en tant que sa protection Tu
assumes la forme de la stabilité. Tu possèdes
la connaissance, la grande illusion (mahamaya), la superbe
intuition et la mémoire éternelle. Tu
es à la fois la Grande Déesse et la Grande
Démone ». (Devi Oupanishad). Non seulement
donc pour l'hindouisme, la Shakti est l'élément
dynamique de la Manifestation, non seulement c'est aussi
le principe féminin présent dans chaque
homme et chaque nation, indispensables à leur
plénitude, mais en dernier lieu - ce qui satisfera
nombre de nos féministes - la Shakti est la qualité
divine de Connaissance et d'équanimité,
l'Une ou l'Un même, le phénomène
unitaire de notre être et de notre terre.
Devi
Dans la petite ville de Cuttack, en Orissa, on trouve
de nombreux temples dédiés à la
Shakti, ici appelée Chandi, " la déesse
impétueuse ». Rien d'extraordinaire, sauf
qu'en Orissa, on adore souvent, au lieu d'une forme
de la Mère, un yantra, c'est à dire un
labyrinthe de triangles, de cercles et de carrés
engoncés dans un rectangle peint sur du bois
ou dessiné sur le sable. Le prêtre, ou
pandit, commence par réciter des mantras afin
de faire descendre la présence de Devi dans le
yantra. Puis, il entre en méditation et ses mains
forment des moudras, différentes combinaisons
d'entrelacement des doigts, qui matérialisent
chacune des énergies distinctes. Ensuite, le
pandit se touche à différents endroits
de son corps, concrétisant le corps subtil de
la Shakti dans la Matière : c'est d'abord en
tant qu'élément terre qu'elle le pénètre
en dessous de la ceinture ; puis elle s'introduit au
niveau de son estomac sous forme de l'eau ; après,
c'est en tant que feu, qu'elle se glisse autour du cœur
; ensuite, c'est le vent qui le pénètre
dans les poumons, la gorge, le nez ; et finalement en
tant qu'élément espace, elle lui remplit
la tête. Ainsi, les Cinq éléments
de Devi, ou la Grande Mère, sont maintenant présents
dans le corps du brahmane, mais pas dans sa conscience.
Pour y remédier, celui-ci s'adresse à
elle au plus profond de son cœur, l'atman, là
où elle existe en tant qu'énergie vitale
de l'âme et l'invite à pénétrer
son Moi. Lorsqu'elle le fait, ils deviennent finalement
Un. A travers ces rituels symboliques, le corps du prêtre
est ainsi devenu un microsome de l'univers, car non
seulement, d'après la tradition hindoue, la Grande
déesse contient le Cosmos, mais il est aussi
contenu en elle. Enfin, grâce à quelques
mantras et moudras, le prêtre transfère
la présence - de son corps et son âme -
à une statue de Chandi dans le temple. La Devi
transcendante, Immanente, toute Prépondérante,
se manifeste alors dans sa pleine puissance à
travers la sculpture du temple. Elle y restera jusqu'à
ce que le prêtre, par d'autres rites, la désincarne
et la renvoie à son royaume invisible.
Illusion ? Superstition ? Peut-on vraiment manifester
l'Energie primordiale dans une idole et vénérer
une vulgaire statue de pierre ou même un enchevêtrement
de cercles et de carrés? Ecoutez donc l’étonnante
Alexandra David Neel : " L'énergie que le
brahmane (ou les participants) au rite de l'adoration
de l'idole ont projetée, n'est pas absolument
immatérielle. On peut approximativement l'assimiler
à une substance subtile qui, à ce moment
est imprégnée de pensées et d'images,
conformes aux pensées et aux désirs des
officiants. " Et elle continue : " L'existence
réelle ou non de la déité représentée
n'a aucune importance, ce qui agit, c'est l'accumulation
de forces psychiques contenues dans son effigie... Les
images des dieux remplissent un rôle analogue
à celui d'un accumulateur électrique.
L'accumulateur ayant été chargé
(par l'adoration des fidèles ou les rituels du
prêtre), on peut en tirer du courant. Il ne se
déchargera pas si l'on continue à y emmagasiner
de l'électricité. Cette continuation d'emmagasinage
d'énergie dans l'idole, s'opère par l'effet
du culte qui lui est rendu et par la concentration sur
elle des pensées des fidèles... C'est
ainsi que telle idole qui a été adorée
depuis des siècles par des millions de croyants,
est maintenant chargée d'une somme considérable
d'énergie due à la répétition
d'innombrables actes de dévotion pendant lesquels
la foi, l'imagination, les aspirations, les désirs
de ces nombreuses foules de fidèles ont convergé
vers l'image du dieu... Les dieux sont ainsi créés
par l'énergie que dégage la foi en leur
existence. " (L'Inde où j'ai vécu).
Cette explication est-elle moins cartésienne
que la multiplication des pains, qu'on n'a jamais pu
expliquer rationnellement ?
La Shakti à travers les âges
Durant toute l'histoire de l'Inde c'est vers l'aspect
guerrier de la Mère, Dourga et Kali , que se
tournent les rois et les empereurs avant ou après
la bataille. Ceci est attesté par le Mahabarata,
le plus grand poème épique de l'Inde ancienne,
composé sans doute près de 4000 ans avant
Jésus Christ, lorsque Krishna demande à
Arjuna d'invoquer la déesse Dourga afin d'obtenir
la victoire. Dans le Ramanayana, l'autre grand poème
épique de l'Inde antique, Rama, une réincarnation
du dieu Vishnu, implore Dourga afin qu'elle lui procure
victoire dans sa bataille contre le démon Ravana.
Les rois du dernier grand empire hindou, celui de Vijaynagar
dans le sud de l'Inde (1336-1565) concluaient le festival
de Mahanavami, ou les neuf nuits de la Mère,
en adorant Dourga, avant de partir en campagne.
L'image de la femme bafouée dans l’Inde
ancienne, reléguée au second rang, est
fausse, ou partiellement fausse. Les écrits qui
nous sont parvenus de la période védique
nous procurent une tout autre image de la femme hindoue.
Dans l'histoire de la femme indienne à travers
les âges (« Indian women through Ages »),
par exemple, les historiens Vijay Kaushik et Bela Rani
Sharma nous montrent, textes à l’appui,
qu'à l'époque des Védas, les femmes
n'étaient pas forcément mariées
et que certaines d'entre elles, telles Dhritavrata,
Srutavati, ou Sulabha, devinrent même des saintes
connues, « pratiquant des austérités
et vivant nues ». La réclusion des femmes
n'existait pas jusqu’à l’arrivée
des premières invasions musulmanes au 7ème
siècle, les jeunes filles vivaient librement
et on leur laissait le choix de leurs maris - l'Atharva
Veda parle même de « vieilles » filles
qui restaient jusqu'à leur mort avec leurs parents.
Le Mahabharata mentionne également certaines
régions de l'Inde où les femmes pouvaient
avoir plusieurs époux et plus tard, un système
matriarcal, qui survit aujourd’hui dans certaines
régions du Kerala, se mettra en place. Une portion
des biens familiaux, appelée stridhana, leur
revenait sous forme de dot et elles avaient également
droit à une part d'héritage de leur père.
Les jeunes filles de l'époque recevaient la même
éducation que les garçons dans les fameuses
universités védiques. Ainsi, apprend-on
dans le Mahabharata, Atreyi étudia sous le célèbre
Valmiki en même temps que Lava et Kusa, les fils
de Rama. On inculquait aux jeunes filles brahmanes la
sagesse contenue dans les Védas, alors que les
jeunes filles kshatriyas (caste des guerriers) étaient
entraînées, tout comme les garçons,
à l'usage de l'arc et de la flèche. Les
sculptures de Barhut représentent d'ailleurs
des femmes à cheval bardées d'un arc et
le fameux Kautilya parle de satikis, des guerrières
porteuses de lances et des femmes archers (striganaih
dhabvibhih). Déjà, au 6ème siècle
avant J.C., le philosophe Varahamihara reconnaît
que la poursuite du dharma, le chemin de la vertu, dépendait
des femmes, sans lesquelles il n'y a pas de progrès
humain, « parce qu’elles ont plus de vertus
que les hommes ».
Le kama sutra
Aujourd'hui, un certain puritanisme s'est établi
en Inde, dû à la fois aux invasions musulmanes,
au bouddhisme et aux missionnaires anglo-saxons, qui
s'empressèrent d'étouffer le peu de spontanéité
sexuelle qui restait aux Indiens. Mais il n'en était
toujours pas ainsi, car les hindous ont toujours considéré
que le sexe était sacré. La femme indienne
était libérée et sans contraintes.
Avant l'arrivée des musulmans, puis des Anglais,
elle se promenait fièrement, les seins nus, qu'elle
portait haut et en forme de poires, comme le voulaient
les canons de beauté de l'époque. Elle
était experte dans tous les arts, y compris celui
de l'amour physique, où elle n'avait pas peur
de prendre l'initiative, bien avant la libération
de la femme en Occident, comme le démontrent
les extraordinaires fresques érotiques de Khajurao,
ou le fameux traité du Kama Sutra. Le Ramanaya
débute d’ailleurs par une malédiction
jetée sur le chasseur qui a séparé
« deux oiseaux unis par l'extase du sexe ».
Contrairement à la chrétienté,
l'hindouisme affirme que le sexe n'est pas une perversion,
mais un instinct naturel et les Indiens ne font pas
de l'abstinence sexuelle une vertu. A l’époque
védique, on combinait donc un amour passionné
de la vie terrestre en équilibre avec la sérénité
spirituelle.
Le mariage a été sacralisé en
Inde, car la femme hindoue joue un rôle extrêmement
important au sein de la société indienne.
Ce phénomène se répercute jusque
dans les villages, où vous pouvez observer, même
aujourd'hui, que la femme peut être discrète
effacée, mais qu’en réalité
c'est elle qui tient les cordons de la bourse, gère
la vie de ses enfants et prend toutes les décisions
importantes. " Un homme n'est que la moitié
de lui-même jusqu'à temps qu'il prenne
une femme " dit un proverbe indien. Le Kama Sutra,
qui avait répertorié 128 positions pour
faire l'amour, recommande le mariage dit Gandharva,
ou mariage d'amour, qui est basé sur un consentement
mutuel, même si Kalidasa, dans son drame Abhijnana
Sakuntala, laisse entendre qu’un mariage passionnel
ne dure pas... Et qui en Inde ne connaît pas les
amours passionnels de Parvati, la femme indienne idéale
et de Siva, le Seigneur de la Création et de
la Destruction, écrits en langue sanskrite par
le célèbre poète de Kalidasa ;
ou ceux de Shakuntala et du roi Dushyant, sans doute
les plus belles scènes d’amour de la littérature
indienne ancienne…
Parvati
Et pour l'éveiller de sa transe sans fin
Toute la beauté du monde prit la forme d'une
femme
Sri Aurobindo
Voulant perpétuer sa lignée, Himalaya
prit pour femme Ména, la fille des Anciens du
monde, née de leur seule volonté. Ainsi
s'unirent le souverain du Roc et la fille de la Pensée.
Et ce furent eux que choisit Sati pour parents quand
elle décida de renaître au monde. Le jour
de sa naissance, l'air se fit parfaitement pur et transparent,
une pluie de fleurs tomba sur terre et le son des conques
retentit. On appela l'enfant Parvati, « la fille
de Parvat », c'est-à-dire de la Montagne.
Elle grandit sur les pentes de l'Himalaya. Aussi libre
qu'une biche, elle courait dans les bois de cèdres
à l'odeur épicée, ou bien jouait
à la balle avec ses compagnes sur les plages
de sable blanc qui ourlent les rives de la Mandakini.
À l'âge où l'on s'assied aux pieds
de l'instructeur, de sa vie précédente
science et sagesse revinrent à elle aussi naturellement
que des oiseaux migrateurs retournent vers le fleuve
sacré en automne. Comme la flamme fait briller
la lampe, comme le Gange orne la voie céleste,
comme le mot parfait couronne la pensée, ainsi
Parvati comblait et faisait resplendir Himalaya. L'enfant
se transforma en femme : tel un tableau qui se découvre
peu à peu sous le pinceau d'un grand artiste,
telle la jeune lune qui jour après jour déploie
les courbes parfaites qu'elle cachait en elle, tel un
lotus ouvrant ses pétales à la lumière,
le corps de Parvati s'épanouit au soleil de la
jeunesse. Les formes charmantes modelées par
le sculpteur divin se révélaient dans
toute leur perfection.
…..
Depuis que Sati avait quitté son corps, le Maître
des créatures, indifférent au monde, vivait,
perdu dans quelque transe profonde, sur un pic de l'Himalaya.
Dans ce paysage de glace et de pierre, le grand Shiva,
lui dont la danse crée et détruit les
univers, silhouette immobile et silencieuse semblait
un roc parmi les rocs. Dans la lumière étrange
qui émanait du croissant de lune couronnant son
chignon, on distinguait le glissement d'un serpent s'enroulant
autour de son cou. Que regardait-il, de ses yeux fermés
aux désirs des hommes ? Et pourquoi ce feu sacrificiel
qui brûlait jour et nuit devant lui ? Que contemplait-il
dans ce Feu qui n'était qu'une autre forme de
lui-même ? De quel sacrifice s'agissait-il et
pour la réalisation de quel désir impénétrable?
Himalaya envoya sa fille, accompagnée de deux
amies, servir le grand dieu, celui devant qui tous les
dieux se prosternent. Elle apportait chaque jour l'eau
rituelle, les fleurs fraîches et l'herbe sacrée.
Penchée vers l'autel, elle y déposait
quelques pétales. La masse voluptueuse de ses
cheveux effleurait la terre. Suprême et solitaire,
de son regard d'aveugle il contemplait l'Infini. Seule
la lune, piquée dans sa chevelure d'ascète,
semblait voir la jeune fille et comprendre son désir
muet... « Shiva devra donner naissance à
ce fils, avait prédit Brahma. Il faut donc que
vous vous efforciez de le détourner de sa méditation,
et, pour attirer cet esprit aussi inflexible que le
fer, l'aimant puissant dont vous devrez vous servir,
c'est la beauté de Parvati. Je vous en donne
l'assurance : le fils de Shiva et de Parvati détruira
l'être de ténèbres. »
Un jour que Shiva ouvrit ses yeux l’espace de
quelques secondes, apparut encore une fois la fille
de la Montagne, entourée de ses deux compagnes.
Il la regarda s'approcher : parée des fleurs
d'ashoka comme des rubis, des fleurs minuscules en clochettes
jaunes, des fleurs rondes et blanches comme des perles.
Légère comme une liane. Lourde de sa poitrine
opulente. Branche fragile que le poids des fleurs fait
pencher vers la terre. Vêtue d'une étoffe
rose doré, comme le soleil de l'aube. Sa taille
entourée d'une guirlande, laquelle en dépit
de ses efforts ne cesse de glisser sur ses hanches.
Ce trait de fleurs autour de sa taille, constitue une
arme supplémentaire pour Kama (l’Eros indien)
qui se tient caché derrière un arbre,
prêt à décocher sa flèche
d’amour. Face à l'invincible Maître
des sens, Elle, la beauté absolue, se tient maintenant
à quelque distance de celui à qui les
dieux la destinent. Et lui, qui avait réalisé
la lumière suprême, sortit de sa transe.
Nandi, son fidèle assistant, lui indiqua que
la fille du Roc venait rendre ses devoirs, puis fit
signe aux jeunes filles qu'elles pouvaient pénétrer
dans l'espace sacré. Les compagnes d'Uma déposèrent
aux pieds du grand dieu les fleurs et l'eau des sacrifices.
Uma se prosterna devant lui. Ses cheveux se dénouèrent
et une fleur rouge glissa à terre. Sans la regarder,
il la bénit avec les paroles rituelles. Puis,
le regard de Shiva se pose sur une bouche adorable,
de la couleur d'un fruit mûr ; il semble vaciller,
une seconde. Une éternité. Parvati se
détourne, tremblante. Le grand dieu lève
les yeux. Il interroge l'espace : d'où est venu
ce souffle de vent? Pourquoi ce trouble au centre de
lui-même?
Mais soudain il aperçoit Kama, le Dieu du Désir,
caché derrière un arbre, le poing fermé
au coin de l'œil droit, un pied en avant dans la
position de l'attaque, les épaules un peu arrondies
-- et le cercle magnifique de son arc en fleurs prêt
à le frapper de la flèche de l’Amour…
Un éclair fulgurant jaillit du troisième
œil de Shiva, et avant que nul homme ou dieu ne
puisse s'interposer, le corps charmant du Désir
n'était plus que cendres. Le Maître des
créatures avait disparu avec tous ses compagnons.
Parvati restait clouée sur place, terrifiée,
éperdue de honte, ne sachant où aller
se réfugier. Himalaya son père alors survint,
la souleva dans ses grands bras et l'emporta. Elle était
inerte contre lui, les yeux clos, ces yeux qui avaient
entrevu un feu insoutenable. Et son père se hâtait
sur les sentiers enneigés, son immense corps
tendu vers l'avant, comme un éléphant
en fuite serrant un lotus contre lui...
Parvati maudissait sa beauté. Car à quoi
servent-ils, tous ces charmes, s'ils n'attirent pas
celui qu'on aime ? Inutile, stérile était
cette beauté ! Et d'ailleurs, ce n'était
pas ainsi que Shiva devait être approché.
Non, ce n'était pas de cette manière qu'elle
obtiendrait son amour. Pas avec l'arc du Désir.
C'était elle, Parvati, qui devait se transformer
en un arc d'amour, bandé à l'extrême,
en une flèche brûlante pointée seulement
sur lui. Elle résolut de tout quitter. À
la manière d'un ascète elle partirait,
elle se concentrerait sur la seule tâche qui lui
semblait valoir la peine : raidir son corps et son esprit
dans une seule prière, une seule aspiration,
une seule volonté : gagner le cœur et la
main du grand dieu… En vérité, de
Parvati elle-même, rien ne devait plus subsister
qu'un amour brûlant et dévorant pour Shiva.
Et comment se briser soi-même sinon en brisant
ses propres limites ? Elle résolut donc, ignorant
la fragilité de son corps, d'aller jusqu'au point
le plus extrême de la plus extrême tapasya.
Elle était debout dans la furie des tempêtes,
trempée par les pluies ou giflée par les
vents et tout ce qu'elle avait comme abri, c'était
la dureté des rochers. Les éclairs, ces
yeux de la nuit, parfois illuminaient l'obscurité
et grâce à eux la nuit fut témoin
de son extraordinaire sacrifice. L'hiver arriva. Le
vent froid soufflait, faisant voler des paquets de neige
durcie. Elle passait ses nuits immergée dans
l'eau jusqu'à la taille, ne bougeant pas plus
qu'un pilier de marbre. Et pourtant, quand elle entendait
le cri d'un canard sauvage appelant sa compagne disparue
dans les ténèbres, elle souffrait de leur
peine, son cœur pleurait pour les amoureux séparés.
Shiva entendit finalement parler de cette jeune fille
extraordinairement belle qui faisait une ascèse
telle, que l’on en avait jamais entendu parler.
Se déguisant en brahmane, il vint essayer de
détourner Parvati de ses austérités.
Il l’épia, lui parla, la supplia : «
va-t-en, Ô brahmane, n’essaye pas de me
détourner de mes austérités »,
lui criait-elle, alors que le vent glacé des
Himayala soufflait dans ses cheveux. Enfin, n’y
arrivant pas, il reprit sa forme réelle. À
sa vue, la fille du Roc, tremblant des pieds à
la tête, se figea sur place, suspendue entre mouvement
et immobilité, comme une grande rivière
qu'une montagne arrête dans son élan. «
Vous m'avez conquis, belle dame, je suis à vous.»
Dès que le dieu couronné de la lune eut
prononcé ces mots, sa fatigue disparut. Elle
avait recueilli le fruit de sa tapasya. Elle était
rafraîchie, apaisée, comblée, comme
si toutes ces années de labeur, et de peines
et de privations et de douleur n'avaient jamais été.
Quand la lune entra dans sa phase ascendante, Himalaya
commença les cérémonies de purification
avant son union avec Shiva, qui devait avoir lieu dans
la cité d'Oshadhiprastha. Tous les membres de
la ville n'avaient plus qu'une seule occupation : participer
aux préparatifs du grand mariage de Shiva et
de Parvati. Dans chaque demeure, on voulait voir la
future épouse du grand dieu, on voulait la caresser,
la bénir, lui remettre quelque parure, fleur
ou bijou. Parvati passait de maison en maison, de bras
en bras, de tendresses en tendresses. Les rues étaient
jonchées de pétales de fleurs, ornées
de milliers de banderoles flottant légèrement
dans le vent.
Quand la lune entra dans sa douzième maison,
on retira le tissu de soie qui entoure sa taille et
on enduit son corps d'huile parfumée. On dirait
la jeune lune luisant doucement comme elle reflète
la lumière du soleil. On la frotte avec une poudre
d'écorce écrasée, un peu sèche
et rugueuse. On l'amène dans une salle au sol
de saphir, et on la baigne avec de l'eau apportée
dans de grandes bassines d'or. On entend déjà
jouer en arrière-plan les grandes trompettes
de la cérémonie du mariage. Fraîche
et pure, elle brille à présent comme une
terre qu'a lavée une ondée soudaine et
où apparaissent, au bout de leurs longues tiges,
les fleurs blanches des roseaux appelés kasha.
Pendant ce temps-là, sur le mont Kailash, devant
Shiva lui aussi ont été placés
les ornements du mariage. Qu'a-t-il besoin de ces objets
rituels, lui le maître de l'existence? Et pourtant,
par respect pour la coutume, il avance la main. Il les
touche et, -- ah! le dieu tout puissant s'est métamorphosé
: une poudre de santal parfumée a remplacé
la cendre qui recouvrait son corps. Une robe de soie
à la bordure peinte de cygnes dorés s'est
substituée à la peau d'éléphant.
L'œil central avec sa pupille fauve s'est changé
en un tilak sacré couleur de terre glaise. Les
serpents entourant son cou, en pendentifs de diamants.
Quant au diadème, nul besoin de transformation:
Shiva ne possède-t-il pas dans sa chevelure le
plus beau de tous : cette jeune lune si pure, unie à
lui pour l'éternité et brillant jour et
nuit en haut de son chignon?
Arrivé à Oshadhiprastha, on l’emmena
immédiatement dans la salle de mariage, où
il aperçut enfin le visage si doux et si lumineux
de son aimée. Leurs yeux assoiffés l’un
de l’autre se rencontrèrent un instant,
une seconde brève où les mondes tournoyèrent,
et se détachèrent. La Montagne prit la
main de sa fille et la plaça dans celle du grand
dieu. La main de Parvati trembla, les doigts de Shiva
s’enflammèrent. L’un derrière
l’autre, ils tournèrent sept fois autour
du feu sacré, comme le jour et la nuit se suivent
et tournent autour de l’axe de la terre. Sur les
instructions du prêtre, ils jetèrent des
offrandes dans le feu, si proches l’un de l’autre
qu’ils n’osaient pas ouvrir les yeux, et
la fumée qui montait vers elle en volutes bleues
dessinait comme des bijoux en torsades à ses
oreilles. « Le feu a été le témoin
de votre mariage, dit le prêtre à Parvati,
Shiva est ton époux à présent,
et tu es sa compagne dans le dharma. » Comme le
veut la tradition, le grand dieu, levant les yeux, montra
à sa femme l’étoile polaire, symbole
de stabilité, et lui demanda si elle l’avait
vue. On entendit à peine le oui rituel murmuré
par la jeune femme. Alors prenant congé de tous
les invités, le dieu au croissant de lune prit
sa femme par la main et se dirigea vers la chambre nuptiale
où on avait placé sur le sol un grand
lit magnifiquement décoré.
La timidité la rend plus belle que jamais, elle
détourne son visage quand Shiva tente doucement
de l’attirer vers lui, elle est incapable même
de répondre à ses amies qui l’entourent
encore. Mais Shiva murmure à ses oreilles quelque
plaisanterie secrète et voilà que Parvati
se met à rire comme une enfant…
… Au bout de quelques jours, Shiva réussit
à donner à Parvati le goût des jeux
de l’amour. Elle l’étreignait maintenant
quand il la prenait dans ses bras, elle ne détournait
plus son visage quand il voulait l’embrasser,
elle ne le repoussait que très faiblement quand
il cherchait le nœud de sa ceinture. Bientôt,
pas plus que la bouche de Ganga ne peut quitter l’océan,
pas plus que l’océan ne peut cesser de
boire au nectar de sa bouche, Parvati ne put se détacher
de Shiva. Ils ne se rassasiaient point l’un de
l’autre. Il lui enseignait les plaisirs de l’amour,
et peu après, comme un disciple reconnaissant
fait une offrande à son maître, ces mêmes
plaisirs, elle les lui prodiguait en retour. Il lui
mordait les lèvres, il la caressait violemment
et elle, pour calmer sa fièvre, posait les mains
un instant sur la surface argentée et rafraîchissante
de son croissant de lune. Parfois, quand il l’embrassait,
un peu de la poudre qu’elle avait dans les cheveux
lui entrait dans l’œil, celui du milieu de
son front, alors il collait celui-ci tout contre la
bouche de Parvati pour que son haleine parfumée
l’apaise…
…Cent cinquante saisons passèrent comme
une seule nuit…
Et pourtant le désir de Shiva n’était
pas assouvi…
Il brûlait, dévorant, insatiable, éternel,
comme le feu irréductible qui brûle au
cœur de la terre…
De ce feu,
De cet amour de l'Éternel pour la fille du Roc,
Naîtra l'enfant-guerrier,
Kumara,
Qui, à la tête des armées célestes
Détruira Taraka,
Mettant fin au chaos des mondes –
Shakuntala
Le roi Dushyant de l’ancienne dynastie des Puru,
s’égare au cours d’un chasse et arrive
par mégarde aux portes de l'ermitage du grand
sage Kanva, situé au bord de la rivière
Malini. Frappé par l’éclair à
la vue de la fille du sage Kanva, Shakuntala, Il erre
dans l'ashram, essayant de calmer l'agitation de ses
pensées. En vérité, depuis le moment
où il a vu Shakuntala, il ne peut penser à
rien d'autre. Mais tout d’un coup, Dushyant aperçoit
des treilles qu'on avait arrangées en berceaux
à quelque distance de la rivière, l'ensemble
formant comme un petit pavillon de verdure. Il s'avance,
prenant soin de ne pas faire crisser le sable blanc,
écarte doucement les feuilles et plonge son regard
dans la pénombre. Elle est là, allongée
sur un banc de pierre, les cheveux étalés
autour d'elle se mêlant aux fleurs, pâle,
les yeux mi-clos.
Elle est encore plus belle que je ne l’avais
entrevue ce matin, pense le roi : l'ovale de son visage
ravissant me paraît plus fin, sa taille plus mince,
ses épaules plus étroites. .. Soudain,
le roi frémit. Shakuntala a bougé. Elle
se soulève lentement sur un coude et parle ainsi
à sa suivante Priyamvada : "Depuis le moment
où mon regard s'est posé sur le roi très
glorieux, l'amour me tourmente." Dushyant aurait
voulu crier sa joie. Lui qui n'avait ni dormi, ni mangé
ni bu depuis de longues heures, se sentait brusquement
enivré. Le cœur cognant dans sa poitrine,
il regardait. Shakuntala, qui ramassa une feuille de
lotus, lisse comme le plumage d'un oiseau. Shakuntala
réfléchit encore un instant, puis de ses
ongles délicats commença à tracer
des lettres sur la grande feuille ronde. Quand elle
eut fini d'écrire, elle lut à haute voix
: je ne connais point ton cœur, O roi. Et pourtant
l'amour, o cruel, nuit et jour me consume, et mes désirs
n'ont d'autre objet que toi." Le roi alors, écartant
les feuillages, s'avança résolument. Sursautant,
Shakuntala porta la main à ses lèvres.
Se jetant ses pieds, il s’écrie : «
O Shakuntala, toi qui est plus belle que le lotus blanc
qui flotte su lac baigné de brumes, sache que
les deux joyaux de ma dynastie, que tout mon royaume
et moi-même t’appartiennent. Deviens mon
épouse o Shakuntala »... Shakuntala, terrassée
d’amour ne peut qu’acquiescer et les deux
tourtereaux se marient secrètement, en l’absence
du sage Kanva, qui est parti quelques jours visiter
un autre ermitage dans la forêt. La nuit, sous
les étoiles, un lit de lotus pour amortir leurs
ébats, ils consomment leur mariage. Un fils naîtra
de cette union. Puis au matin, le roi repart vers son
royaume mettre ses affaires en ordre et préparer
les festivités pour un grand mariage royal. Malheureusement
Shakuntala, absorbée dans la pensée de
son roi, encourt l’ire et la malédiction
d’un grand rishi (sage) qui passe par là,
Durvasa, connu pour ses colères formidables,
en ne lui accordant pas les honneurs dus à un
visiteur .Le rishi se tourne alors vers elle et brandissant
son bâton de pèlerin, gronde : "Ah!
Tu insultes un visiteur ! Absorbée dans tes pensées,
tu ne vois même pas que je me tiens en face de
toi ! Et bien écoute : celui à qui tu
penses, celui pour lequel tu oublies tes devoirs d'hospitalité,
celui-là t'oubliera. Tel un homme ivre qui ne
se souvient plus de ce qu'il a dit ou de ce qu'il a
fait, il aura beau chercher dans sa mémoire,
il ne se souviendra pas de toi. " Shakuntala tremble,
pleure, implore, mais rien ne fait fléchir Durvasa.
Elle se souvient alors de l'anneau qu’au moment
de partir, le roi lui a mis au doigt et reprend un peu
d’espoir.
Le père de Shakuntala revient, comprend en deux
mots toute l’histoire et lui donne ses bénédictions
pour qu’elle aille retrouver son roi et lui rafraîchir
la mémoire. Avant de partir, on frotte les pieds
de Shakuntala avec une teinture rouge sombre. On l’a
revêt d'une grande robe de soie, à la blancheur
pâle et douce comme la lune. Puis, on lui met
des bracelets resplendissants aux bras. Enfin, Kanva
le sage bénit sa fille et l'enfant qu’elle
porte. Shakuntala s’en va alors vers son destin.
!.
Quelques jours plus tard, le roi Dushyant entend une
voix mélodieuse s’élever en dessous
de son palais : L'as-tu oubliée
La fleur de manguier ?
O abeille assoiffée de miel !
De ton long baiser
Hier, souviens-toi !
O abeille satisfaite du lotus !
La fleur de manguier
L'as-tu oubliée ?
La voix s'interrompit un instant, puis la chanson reprit,
plus haut, plus clair. Le roi frémit et s'approcha
de la fenêtre. La chambre de musique était
située dans l'autre aile du palais, pourtant
la voix était si pure, la mélodie si simple,
que chaque mot de la ritournelle lui parvenait avec
une netteté cristalline.
La fleur de manguier
L'as-tu oubliée ?
La voix reprenait encore et encore. Dushyant se figea.
Une leçon de chant sans doute. Il reconnaissait
la voix d'une dame de la cour. Mais pourquoi ces paroles
évoquaient-elles en lui une tristesse si profonde
? Un instant plus tôt, l'univers qui l'entourait
suffisait à son bonheur ; aucun regret ne l'agitait,
aucun être cher ne lui manquait. Qu'y avait-il
donc de changé ? D'où était venue
brusquement cette impression d'absence douloureuse,
ce désir éperdu d'il ne savait quoi ?
C'était comme une nostalgie poignante, comme
la trace indéchiffrable et obsédante d'un
rêve disparu ou de quelque autre vie. «
O abeille satisfaite du lotus »...
Le roi sursauta. Pourquoi le dérangeait-on ?
Son chambellan vint le prévenir qu’un groupe
d'ermites, portant un message du grand sage Kanva, demandait
à être reçu. Un des ermites s’avança
: « Le sage te fait dire que tu t'es uni en mariage
avec sa fille et que ce mariage a reçu son approbation.
Maintenant, reçois ta femme, selon l'usage et
les rites, et apprends qu'elle porte ton enfant ».
Le roi est furieux : « De quoi parle-t-on et pourquoi
amène-t-on tout ceci devant moi »? E il
ajoute, regardant du coin de l’œil Shakuntala
qui se cache derrière les ermites : « Le
mensonge est naturel à tous les êtres de
l'autre sexe ». Le sang de Shakuntala ne fait
qu’un tour : « Homme vil ! Tu ressembles
à un puits bien caché par la mauvaise
herbe dans lequel tombe le voyageur innocent ».
Et elle se tourne vers sa suivante : « Nous n'avons
plus rien à faire ici, dans ce monde de tromperie.
Viens, Gautami, sortons-d'ici ». Puis elle se
rend au bord du lac et jette bien loin l’anneau
d’or que le roi lui a donné en cadeau de
mariage…
Jour et nuit maintenant, Shakuntala est en larmes,
il lui semble qu'il est impossible de subir une telle
douleur et une telle humiliation. Elle veut disparaître,
oui, disparaître, échapper à cette
souffrance insupportable. Elle joint les mains, elle
voudrait que la terre l'engloutisse. Soudain elle entend
une voix : « Shakuntala, l'épreuve qui
t'attend, tu ne peux y échapper, tu devras passer
par elle, tu devras grandir en elle, mais je te prends
dans mes bras Shakuntala, laisse tomber ta tête
sur mon épaule, ferme tes yeux noyés de
douleur, calme ton corps, tout secoué de sanglots,
Shakuntala, je t'emmène avec moi, je t'emmène
dans mon pays, ma petite Shakuntala, ma fille chérie,
mon enfant jamais oublié ». ..
… Les années ont passé. Un jour,
un pêcheur, sur lequel on avait trouvé
un anneau d'or appartenant au roi, avait été
amené au palais, encadré par des gens
d'armes. Le pêcheur, loin d'avoir été
puni, était reparti après avoir été
récompensé avec une grosse somme d'argent.
Depuis lors il ne cessait chanter les louanges du roi
et de raconter à qui voulait l'entendre par quelle
chance extraordinaire il avait trouvé cet anneau
dans le ventre d'une carpe qu'il avait attrapée.
Histoire vraie ou fausse, personne ne voulait l'affirmer,
mais ce qu'on croyait savoir de source sûre, c'est
qu'à la vue du bijou le roi s'était souvenu
de quelqu'un qu'il aimait. De ce moment, le roi avait
paru dévasté par la douleur et le remords.
Il passait les nuits entières à s'agiter
sur sa couche sans parvenir à trouver le sommeil.
Son intérêt dans les choses du royaume
semblait avoir disparu. Tout lui pesait. Même
les ornements, qui d'habitude ornaient ses bras, étaient
absents, comme si eux aussi étaient devenus trop
lourds. Il passait de longs moments absorbé dans
ses pensées, tournant entre ses doigts le fameux
anneau d'or. Parfois, il semblait s'adresser à
l'anneau, comme s'il l'accusait de quelque chose ou
lui reprochait quelque chose. Le plus souvent, un pinceau
à la main, il se tenait devant une grande et
fine planche de bois précieux, occupé
à peindre on ne sait quelle image ; mais il n'était
pas rare qu'oubliant le pinceau et la boite de couleurs,
il restât immobile des heures durant, perdu dans
la contemplation du tableau mystérieux…
… Le chariot resplendissant d'Indra, le roi des
dieux, filait sur le chemin des vents. Il volait au-dessus
d’une région éternellement pure
et lumineuse, bénie par Vishnu et arrosée
par le flot laiteux du Gange céleste. Assis à
l'arrière du chariot, le roi Dushyant s'émerveillait
de cette course aérienne. A vrai dire, quand
Matali, l'envoyé d'Indra, était venu le
chercher dans son palais, le priant de prêter
main-forte au roi des dieux dans sa lutte contre l'armée
des démons, Dushyant n'avait pas hésité,
et le chariot divin l'avait immédiatement emporté
dans les airs, mais soucieux qu'il était de se
montrer digne de la confiance qu'on lui accordait, il
n'avait alors prêté que peu d'attention
à l'ascension du véhicule divin. Maintenant
les choses étaient différentes : la mission
était accomplie, les ennemis avaient été
vaincus, Indra l'avait comblé d'honneur, il pouvait
donc tout à loisir contempler l'immensité
des cieux et prendre plaisir à cette descente
majestueuse. Dushyant avait la sensation que tout son
être était en train de se détendre
profondément, corps et âme. Il se pencha
un peu. On approchait des nuages. L'équipage
céleste pénétra dans cette masse
blanchâtre ; on avait l'impression que de l'écume
éclaboussait les roues du chariot. De l'autre
côté, la terre apparut. Vu ainsi, le monde
des hommes n'avait jamais semblé à Dushyant
aussi fascinant. La descente était si rapide
que la surface qui lui avait paru plate une seconde
auparavant révélait ses reliefs, et il
avait l'impression que les montagnes, creusant la terre,
jaillissaient vers le haut. Les taches indistinctes
de couleur verte se transformaient en arbres. Les minces
fils bleus devenaient des rivières. La terre
semblait se précipiter à la rencontre
de Dushyant.
Qu'elle était belle, qu'elle était généreuse,
cette terre ! Une montagne surtout l'attirait, au loin,
ruisselant d'une lumière dorée comme du
miel. Matali lui apprit que c'était la retraite
du grand sage Maricha. Dushyant avait entendu parler
de cet ascète aux pouvoirs formidables, qui pouvait
rester des années immobile, en transe, loin de
son corps, que recouvraient les termitières et
les plantes grimpantes, oublieux de sa chevelure où
les oiseaux venaient faire leurs nids, concentré
puissamment sur la contemplation de l'Infini. Il savait
que c'était un lieu dans lequel les mortels ne
pouvaient pénétrer sans l'aide des dieux.
Dushyant sentit s'éveiller en lui un grand désir
de visiter l'endroit. Il en fit part à Matali
qui dévia légèrement la course
du véhicule. Et bientôt le chariot divin
se posait sur le sol sacré silencieusement et,
chose étonnante, sans que s'élevât
aucune poussière. Ce lieu, remarqua Dushyant
avec surprise, est encore plus enchanteur que le ciel
d'Indra. Regardant autour de lui, il eut l'impression
étrange et très douce que son cœur
allait pouvoir s'abreuver à une source délicieuse...
Regarde-le s'avancer, Shakuntala. Non, ne bouge pas,
reste dans l'ombre de cet arbre ashoka. Observe-le,
le guerrier revenu vainqueur des espaces célestes
! N'y a-t-il pas quelque chose de plus aérien
dans sa démarche, de plus lumineux dans son regard
? Il observe ce qui l'entoure, et on sent qu'avec chaque
respiration il s'imprègne de l'atmosphère
créée par le grand Rishi. Cette lumière
paisible, ce calme profond, cette pureté ardente,
vois comme il ouvre largement son âme pour les
faire y pénétrer. Il marche plus vite
maintenant, comme s'il cherchait quelque chose. Il va
à ta rencontre, Shakuntala. Ne te découvre
pas tout de suite. Pourquoi te priverais-tu d'assister
à la scène qui va se dérouler?
Laisse donc le destin s'amuser un peu, sous tes yeux...
Voilà, il a aperçu l'enfant...
A vrai dire, il était difficile que les cris
n'attirent pas son attention. Le petit bonhomme n'a
jamais eu autant d'énergie ! Vois avec quelle
force il a immobilisé le lionceau ! Que veut-il
faire ? Oh, il lui écarte les mâchoires...
il s'amuse à lui compter les dents ! Et voilà
qu'il le chevauche maintenant et tire de toutes ses
forces sur sa crinière ! On dirait qu'il joue
avec un petit chat. Et pourtant, assis sur cette bête
sauvage, le visage rayonnant de fierté et de
plaisir, son petit bras levé vers le ciel en
signe de triomphe, il fait penser à un dieu resplendissant
exterminateur des démons. Tous les deux se roulent
dans l'herbe maintenant. Le roi est captivé par
cette lutte entre l'enfant et l'animal. Il ne s'est
même pas aperçu qu'à quelque distance
deux femmes de l'ashram regardent la scène avec
désespoir. Oh, je comprends leur désolation.
Comment peut-on raisonner un enfant comme celui-ci ?
Elles ont peur que la lionne ne finisse par intervenir,
elles le supplient de lâcher l'animal. S'il continue
à le persécuter, insistent-elles, sa mère
va l'attaquer. Une lueur passe dans les yeux de l'enfant,
aah, on sent qu'il adorerait se mesurer à la
lionne. Il vaut mieux qu'elles essaient autre chose
: eh bien, elles vont lui apporter un autre jouet, un
beau jouet. "Donne!", lance-t-il, sans lâcher
la crinière du lionceau. Et il tend le bras,
la main grande ouverte, comme une fleur de lotus aux
pétales nettement écartés qu'éclaire
le soleil levant.
Le roi a frémi. Qu'a-t-il donc vu dans cette
paume ouverte ? Il avance. Les femmes sont si désolées
de leur impuissance qu'elle s'adressent à lui,
bien qu'étranger. Il faut qu'il les aide à
libérer le lionceau. Le roi s'approche, il écarte
doucement, sans effort, les deux combattants. Shakuntala,
regarde l'expression du roi : il a fermé les
yeux, comme si de toucher la peau fraîche de l'enfant
l'avait envahi d'un délice inouï. Ah, mais
toi aussi, Shakuntala, tu as fermé les yeux,
en même temps que lui ! Ecoute, mon enfant chéri,
écoute, et remplis-toi le cœur de chaque
question posée par le roi. La famille de l'enfant?
-- La dynastie des Puru... Le nom du père ? --
Non, on ne peut prononcer ce nom : un homme qui a rejeté
sa femme légitime! La question suivante reste
sur ses lèvres, comment décemment peut-il
s'enquérir du nom de la mère? Mais voilà
que le destin pointe son nez. Une des femmes apporte
le jouet réclamé, c'est un paon en terre
cuite magnifiquement peinturluré avec une queue
constellée de points d'or. Regarde, dit-elle,
regarde ce que je t'apporte. Qu'il est beau, ce "shakunta"
! Quel oiseau splendide! L'enfant n'est plus du tout
intéressé par l'offre, car, planté
devant le roi, il observe celui-ci avec grande attention
; cependant, au mot de "shakunta", il tourne
la tête, il veut savoir, pourquoi parle-t-on de
sa mère? Où est-elle ? La femme rit de
sa méprise, elle explique au roi : J'ai seulement
dit "shakunta", je ne parlais que de l'oiseau,
mais voyez-vous, le nom de sa mère, c'est Shakuntala.
Avec quelle douceur Dushyant a murmuré "Shakuntala"
! Et il répète ce nom, il répète
ton nom, Shakuntala, comme s'il avait peur qu'on le
trompe, comme s'il avait peur d'être ce voyageur
assoiffé qui se dirige vers un lac miroitant
au soleil et réalise, au moment où il
va pouvoir étancher sa soif, que ce n'était
qu'un mirage.
Oh, tu as vu? Le bracelet de l'enfant ! Il n'est plus
là! Le bracelet sacré qu'à sa naissance
le Rishi avait attaché à son poignet pour
le protéger... Attention, personne d'autre que
le père ou la mère ne doit y toucher,
autrement il se transforme en serpent et mord ! Ah,
regarde, il est là dans l'herbe, il a dû
glisser pendant la lutte avec le lionceau. Le roi l'a
vu. Il se baisse. Les femmes veulent l'arrêter
: "Non, n'y touchez pas!" Trop tard, il l'a
ramassé, il se relève, la chaînette
dans la main, il regarde les deux femmes, pourquoi ont-elles
crié ? Et pourquoi le regardent-elles maintenant
avec de grands yeux, que s'est-il passé ?
Il est temps que tu te découvres, Shakuntala,
les femmes vont sûrement lui expliquer les propriétés
du bracelet. Vois, il a enfin compris qu'il n'y a plus
à douter, il ouvre les bras, il soulève
son fils, il le prend sur son cœur. Les femmes
s'enfuient précipitamment, elles vont aller annoncer
la nouvelle à tout le monde. Va, Shakuntala,
montre-toi, et rassure ton enfant. Il ne comprend pas
quel est cet étranger qui l'appelle fils. Et
il proteste : mon père c'est Dushyant, ce n'est
pas toi. Voilà : c'est le moment où la
mère doit entrer en scène. Va vers le
roi et demande-lui en souriant qui est l'audacieux qui
ose toucher ton enfant.
L'enfant dit soudain au roi : « Lâche-moi,
que j'aille voir ma mère ». Le roi acquiesce
: « Eh bien, mon fils, allons ensemble la retrouver.
» Mais l’enfant proteste : « Mon père,
c'est Dushyant ! ce n'est pas toi » ! Et apercevant
Shakuntala et courant vers elle, il dit : « Mère!
Cet homme m'embrasse et m'appelle son fils » !
Shakuntala sourit : « cet homme est bien Dushyant,
ton véritable père, mon enfant ».
Le roi est tombé aux pieds de Shakuntala. Il
a parlé, il lui a dit la force de l'illusion,
il lui a dit son âme emprisonnée dans les
ténèbres, il lui a raconté l'histoire
de cet homme aveugle qui, imaginant un serpent, rejette
loin de lui la guirlande de fleurs qu'on a lancée
autour de son cou. Elle a répondu avec ces seuls
mots : "Relevez-vous, mon seigneur". Il se
tenait debout devant elle. Elle le regardait. Quelques
larmes tremblaient dans ses cils délicatement
recourbés. Il a tendu doucement la main vers
ses yeux. Elle a reconnu l'anneau d'or. Il a voulu le
retirer et le glisser à son doigt, mais elle
a secoué la tête en souriant, non, elle
ne voulait plus faire confiance à cet anneau,
c'était au roi de le porter et de ne jamais s'en
séparer. Après tout -- et une lueur indéfinissable
est passée dans ses yeux -- cet anneau était
trop grand pour elle...
Ils sont partis tous les trois, l'enfant tenant la
main de sa mère. Ils sont arrivés en présence
du grand Rishi. Ils se sont prosternés devant
lui et devant sa femme, Aditi. Maricha les a bénis
puis les a fait asseoir devant lui. Dushyant a raconté
tout ce qui s'était passé depuis son entrée
dans l'ermitage de Kanva, comment il avait oublié
Shakuntala et comment l'anneau lui avait rendu la mémoire
: en vérité, disait-il, il avait été
semblable à un homme qui, se trouvant en face
d'un éléphant, refuse absolument d'y croire,
mais qui est persuadé le jour où il voit
simplement les traces de l'éléphant dans
le sable. Maricha l'a écouté. Il n'ignore
rien, car au moment où Ménaka lui avait
amené sa fille, rejetée par le roi, il
avait appris, grâce à ses pouvoirs de concentration
intérieure, le pourquoi de cet oubli tragique.
Et il leur a raconté à tous les deux l'histoire
de la malédiction de Durvasa. Un grand calme
a envahi le roi et Shakuntala, comme si le Rishi les
avait purifiés des ombres du passé. Et
puis Maricha leur a révélé que
leur fils serait un grand empereur, qui réussirait
à unifier sous son sceptre les différents
royaumes de la terre, et comme il serait considéré
comme le pilier du monde, on l'appellerait Bharat (Inde),
c'est-à-dire soutien. Il fallait maintenant informer
Kanva, Aditi leur a promis d'envoyer un messager à
l'ermitage. Puis Maricha a conseillé au roi de
monter sans tarder dans le chariot céleste avec
sa femme et son fils, et de regagner sa capitale. "Mais,
a demandé le roi, comme si quelque chose le frappait
subitement, mais Indra, savait-il tout cela quand il
m'a fait dire de me porter au secours de son armée
céleste ?" Maricha a souri : ah ! est-il
quelque chose d'inconnu aux dieux ?
Je peux encore t'apercevoir, Shakuntala, debout dans
le chariot divin. Il me semble même voir que ta
tête repose sur l'épaule du roi. Et lui,
tenant l'enfant dans ses bras, lui montre les merveilles
de la voûte céleste. Mais vous vous éloignez
si vite ! Je ne te distingue plus maintenant. Je peux
seulement suivre le point brillant du chariot qui file
rapidement dans le bleu du soir. Allons, au revoir Shakuntala,
adieu, ma petite fille élevée par les
oiseaux, à bientôt ô ma Shakti...
Le déclin de la Shakti
Puis, la Shakti tombe en désuétude. Le
Bouddhisme fit de la non violence – et de la non
sexualité - une condition sine qua non pour atteindre
le nirvana et introduit une sévère ségrégation
de l’homme et de la femme qui n’existait
pas dans la société védique. Aujourd’hui
encore, si vous pratiquez le vipassana, la méditation
bouddhiste, vous remarquerez que cette ségrégation
est toujours aussi strictement observée et que
la femme est considérée comme ‘objet
dangereux de ‘désir’. Les brahmanes,
qui voyaient d'un mauvais œil leur ascendant masculin
remis en question par la Grande Devi, lui portent un
autre coup durant le Moyen Age en remettant à
l’honneur les dieux masculins, ainsi que la loi
de Manu, pour qui la femme est une plante fragile qui
doit être protégée et nourrie par
l'homme. Puis les invasions musulmanes lui assènent
le coup de grâce : les jeunes filles hindoues
deviennent proies de guerre, pour être violées
ou emmenées en esclavage et il importe donc de
les marier tôt et des les cacher ensuite derrière
les quatre murs de la maison, dont elles ne sortent
plus que voilées et protégées par
leurs hommes. Le mariage devient une obligation pour
la femme hindoue ; mais tout de même elle préserve
une certaine liberté par rapport à ses
sœurs musulmanes : une femme hindoue ne doit pas
être tuée, quelles que soient ses crimes
; elle ne doit pas être abandonnée, même
si elle est coupable d'adultère, devant uniquement
faire pénitence. Mais le calvaire de la femme
indienne n’est pas terminée pour autant
: au XXème siècle, le Mahatma Gandhi préconisa
l’abstinence sexuelle pour pallier à la
surpopulation indienne. Mais comment les femmes peuvent-elles
refuser l’amour à leurs mâles frustres
et frustrés, le soir dans la pénombre
de leurs misérables huttes ? Et puis : l’abstinence
sexuelle au pays du Kama Soutra, ou de Parvati, qui
fit l’amour durant cent cinquante saisons, ou
bien encore de Shakuntala, qui s’unit à
son roi le premier soir, sachant que son père
trouverait cela parfaitement naturel ?…
La renaissance de la Shakti
La renaissance indienne, qui coïncide au début
du XXème siècle avec les premiers mouvements
nationalistes, remet Dourga, l’aspect guerrier
de la Shakti à l'honneur, grâce à
l'hymne national de l'époque, Vande Mataram,
basé sur la fameuse nouvelle de Bankim Chandra
Chattopadhyaya Anandmath (1882). L'histoire raconte
comment le Maître Anandamath Satyananda montre
à Mohendra, le héros, la statue de Jagaddhatri,
la protectrice du monde, « merveilleuse, parfaite,
dotée de tous les ornements. C'est la déesse
qui est assise sur les genoux de Vishnu, plus belle
que Lakshmi et que Sarasvati, plus splendide d'opulence
et de suzeraineté ». En contraste, Satyananda
indique une autre statue à Mohendra, enveloppée
d'obscurité, noire et de ténébreuse.
« C'est la statue de Kali, dévêtue
de tout, et donc nue » Satyananda explique alors
que: " Le pays entier est aujourd'hui un cimetière,
aussi la Mère porte-t-elle un collier de crânes.
Elle piétine son propre Dieu ». Finalement,
Satyananda présente à Mohendra une statue
magnifiquement sculptée d'une Déesse à
dix bras faite d'or, riante et brillante dans la lumière
du premier matin. " C'est la Mère comme
elle sera »... Mohendra éclate alors en
cette chanson immortalisée par tant de révolutionnaires
indiens:
Mère, je m'incline devant toi !
Riche de tes courants qui se hâtent
Brillante des lueurs de tes vergers,
Fraîche de tes vents de délice,
De tes sombres champs ondulants, Mère de puissance
Mère libre !
Gloire des rêves de clair de lune
Au-dessus de tes branches et de tes courants altiers
;
Vêtue de tes arbres en floraison,
Mère, dispensatrice de bien-être,
Riant faiblement et doucement !
Mère, je baise tes pieds.
Toi qui parles faiblement et doucement !
Mère devant toi je m'incline.
L'hymne, fut interdit par les Anglais ; et à
l'Indépendance,pour ne pas offenser les sentiments
musulmans, Nehru choisit de reléguer Vande Mataram
au deuxième rang, instituant à sa place
Jana Gana Mana, qui ne fait pas l'unanimité aujourd'hui.
Pourtant, le culte de Mère Inde, ou Bharat Mata,
une fois institué, devait demeurer : au travers
du spectre politique hindou, sans tenir compte des différences
idéologiques, l'idée du caractère
sacré de la Matrie fut largement reconnu. La
légende du pays en tant que Déesse, quoique
créditée du génie de Bankim, est
en vérité basée sur des mythes
et des légendes bien plus anciens, mythes qu’utilisa
Rabidranath Tagore (1871-1951), le fameux poète,
peintre et romancier indien, Prix Nobel de littérature
en 1900, lorsqu’il peignit La mère Inde
en 1906. Il choisit de la représenter comme une
belle et jeune déesse, vêtue de jaune,
avec quatre bras, un halo autour de la tête et
des lotus, symbole spirituel par excellence, à
ses pieds. Cette image idéalisée devint
le symbole de la Mère Courage pendant la deuxième
partie (1915-1947) de la lutte pour l'indépendance
pour des millions de jeunes nationalistes et elle inspira
le poète indien Sridhra Pathak à écrire
:
" Je te salue O Mère de l'Inde ! Tes sommets
himalayens brillants
Soule du Gange en cascade
Vêtue de la gloire du pagne de l'ascétique
Gloire à toi O mon Inde bien aimée. "
La prolifération des incarnations de Devi ne
s'arrête pas avec l’Indépendance
de 1947: lorsqu’en 1975 sort le film Santoshi
Ma (nom d’une déesse hindoue), qui fut
un succès national, des petits autels dédiés
à cette nouvelle divinité apparaissent
un peu partout en Inde et sont aujourd'hui devenus des
temples à part entière. Un temple dédié
à la Mère Shakti vit le jour en 1983 dans
le sud de l'Inde, sur une route nationale du district
de Madurai, et devint si populaire qu'il crée
des encombrements. Le lieu de pèlerinage de Vaishno
Devi, une autre incarnation de la Shakti, dans les Himalaya,
près de la ville de Jammu, est tellement sacré
aux yeux des Indiens, quelle que soit leur origine,
qu'il faut quelquefois faire la queue plusieurs jours
avant d'y accéder (récemment, des militants
islamistes attaquèrent des pèlerins qui
se rendaient à Vaishno Devi, sans pour cela endiguer
la popularité de ce lieu) . L'adoration de la
vierge du Népal, Kumari, est toujours aussi répandue
et symbolise un certain syncrétisme, l'enfant
choisie pour incarner Dourga - une déesse hindoue
- étant bouddhiste. La Mère est également
assidûment adorée sous la forme de Dourga
chaque année à Calcutta, où des
centaines d'artisans façonnent des centaines
de milliers de dourgas à l'aide de bottes de
paille, ensuite recouvertes de glaise, puis peintes
de brillantes couleurs. A la fin du festival Navaratri
qui dure neuf jours (fin septembre ou début octobre)
les dourgas sont submergées dans le Gange, symbole
du retour de la Mère à son royaume invisible.
2ème PARTIE : LA FEMME EN INDE : LE CÔTE
D'OMBRE
Devi, le principe de la divinité féminine,
qui prime souvent sur l'élément masculin
de la création, c'est aussi pour les hindous
Maya, l'illusion. Et bien sûr, le côté
d'ombre de la femme en Inde se doit d'être abordé
dans ce livre. Car c'est là que le bât
blesse : de nombreuses écritures indiennes, telles
la loi de Manu, ont souvent rabaissé la femme,
enjoignant l'homme de l'éviter lorsqu'elle a
ses règles, la traitant d'impure, de souillée
et la confinant à l’arrière-plan.
On recense cinq grandes terribles affronts à
la femme en Inde : la coutume du sati, l’infanticide,
le triste sort des veuves, les mariages d'enfants et
l'impact de l'Islam sur la condition de la femme dans
le sous-continent.
Le sati
Le 4 septembre 1987, à Deorala, un village du
Rajasthan, une jeune Rajput (caste guerrière)
de 18 ans, Roop Kanvar, se jette dans bûcher funéraire
de son mari, décédé deux jours
plus tôt d'une tuberculose. Des trois ou quatre
mille spectateurs présents, aucun ne se lève
pour l'empêcher de s'immoler. Bien au contraire,
un véritable culte du lieu où Roop se
consuma s'établit immédiatement, près
de 1000 boutiques s'ouvrant à Déorala
entre 1987 et 1990. Cela, malgré les protestations
d'associations féministes indiennes s'élevant
contre la glorification d'un acte " faisant directement
atteinte à l'intégrité physique
et morale de la femme ". Qu'est ce donc que le
Sati, ce phénomène que les Anglais avaient
surnommé "Social Evil" ?
Le mot est dérivé de la racine sanskrite
"as" qui signifie "être" et
qui produit le participe présent "sat"
: « conscience », dont sati est le féminin.
"Sat" a, en conséquence, pour sens
premier: "qui est", "qui existe".
Il est associé à l'idée de bien
et de vertu. La sati désigne l'épouse
vertueuse, la pativrata, (de pati = mari et vrat = le
voeux), qui s'immole sur le bûcher de son mari
défunt - littéralement "l'épouse
dévouée à son mari" - qui
devient l'objet d’un culte à travers la
reproduction d'un cérémonial préétabli
et quasi-immuable qui la fait passer successivement
du statut de femme mariée à celui de "sativrata"
et enfin "satimata" (Le rite de la sati. Mémoire
rédigé par : Gaël de Graverol sous
la direction de Gérard Heuze, Septembre 1997).
Le Sati semble avoir connu un déclin au Moyen
Age et renaît des cendres, si l'on ose dire, avec
la pratique du Jauhar à partir du 16ème
siècle. Cette coutume Rajput (race guerrière
du Rajasthan) voulait qu’en cas de défaite
de leur clan, les femmes se suicident en masse sur un
bûcher funéraire afin d'échapper
aux musulmans qui invariablement violaient toutes les
femmes hindoues qui leur tombaient sous la main. Certains
Jauhars, tel celui de Chitoor au Rajasthan, ou plus
de 2000 femmes rajpoutes se jetèrent dans un
immense braiser, après que leurs hommes soient
tous morts les armes à la main, sont restés
dans la légende indienne. Beaucoup de littérateurs
contemporains de la sati construisent d’ailleurs
une analogie entre les deux traditions fortement ancrées
au sein de ce peuple guerrier
Le sati a toujours frappé l’imagination
des Occidentaux. Ainsi, dans l'ouvrage de Jules Verne,
Le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours, le flegmatique
Phileas Fogg et son comparse Passepartout, de passage
à Allahabad (Uttar Pradesh), arrachent la princesse
Aouda au ravissement des flammes. Déjà
au XVIIè siècle, Jean-Baptiste Tavernier
évoque le cas d'une veuve de 22 ans se soumettant
avec la plus inflexible détermination à
l'ordalie du feu devant le gouverneur, en faisant le
sacrifice de sa main afin de lui prouver sa propre volonté
de devenir sati et d'obtenir son autorisation. Un autre
voyageur, italien celui-là, Pietro della Valle,
se laisse subjuguer par la mystique symbolique de la
coutume lorsqu'il écrit: "Si je connaissais
une femme sur le point de devenir sati, je ne manquerais
pas d'aller voir et d'honorer ses funérailles
de ma présence avec cette affection passionnée
qu'une si grande fidélité et un si grand
amour conjugaux semblent mériter".
Alors romantisme ou crime contre l'humanité?
L'Abbé missionnaire Jean Antoine Dubois (1765-1848)
relativisait l'ampleur des méfaits de la crémation
des veuves : "Le suicide est-il particulier aux
veuves hindoues et existe-t-il des pays libres de si
détestables excès? Plus de personnes périssent
en France et en Angleterre au cours d'un mois par le
suicide ou le duel que pendant toute une année
en Inde par la sati." La seule différence
que Dubois juge utile de faire remarquer est que: "la
femme hindoue commet un suicide à partir de motifs
religieux déplacés et du fait qu'elle
considère ceci être son devoir conjugal
de dévotion alors que les européens mettent
fin à leur existence contre tout principe religieux,
en violation ouverte des devoirs les plus sacrés
envers Dieu et les hommes "
En 1829, le gouverneur général du Bengale,
Lord William Cavendish Bentick, promulgue la Sati Prevention
Regulation Act et le Sati tombe en désuétude
dans l'ensemble du sous-continent, excepté parmi
quelques familles princières et de haut statut.
La pratique, qu'on pouvait donc croire abandonnée,
ou très circonscrite, reste, en réalité,
fermement enracinée dans les croyances et renforce
son influence dans l'imagerie populaire à travers
la construction de lieux de culte dédiés
à la grandeur des saintes satis…
L’infanticide
"Pourquoi es-tu venue au monde, ma fille, quand
un garçon je voulais ? Vas donc à la mer
remplir ton seau : puisses-tu y tomber et t'y noyer",
fredonne une chanson populaire de l'Inde...
La naissance d'une fille est considérée
dans certaines régions de l’Inde, comme
une malédiction. C’est pourquoi la pratique
du foeticide (lorsqu'il est possible de savoir, par
écographie ou autre méthode le sexe du
futur bébé) et de l'infanticide sont monnaie
courante dans ces villages où le traitement préférentiel
donné aux enfants de sexe masculin est flagrant.
Lorsque vous voyagez en Inde et vous remarquez une enseigne
avec le mot ‘ultrasounds’, vous pouvez être
sûr que cela indique une activité florissante.
En effet, cette technique de diagnostic par ondes sonores,
qui permet de visualiser le fœtus, est d’usage
courant dans les soins prénataux, mais en Inde
l’enseigne a un sens caché. Contre rétribution,
les médecins révèlent par échographie
le sexe de l’enfant à naître, ce
qui permet d’avorter en cas de résultat
«négatif» – en clair: si c’est
une fille.
Les cliniques ont adopté cette appellation déguisée
depuis qu’une loi de 1996 interdit l’usage
des examens prénataux à des fins de sélection
entre les sexes. Les médecins n’ont le
droit d’examiner le fœtus que pour détecter
les maladies ou les anomalies génétiques
et congénitales. La moindre allusion à
son sexe les expose, en principe, à des poursuites
judiciaires.
Le repérage du sexe du fœtus se pratiquait
d’ailleurs déjà en Inde depuis les
années 70, lorsque les médecins utilisaient
l’amniocentèse (analyse du liquide intra-utérin)
à cette fin. D’après une enquête
réalisée à Bombay en 1985, 90%
des centres d’amniocentèse pratiquaient
la détermination du sexe et près de 96%
des fœtus féminins étaient avortés.
Aujourd’hui, on préfère les ultrasons:
500 cliniques s’y consacrent dans le seul Pendjab,
l’Etat du nord de l’Inde qui compte plus
de 20 millions d’habitants. Le seul effet apparent
de la loi de 1996 a été d’augmenter
les honoraires des médecins: ils sont passés
de 10 à 30 dollars la consultation, en raison
du risque de sanction pénale.
Selon le Dr Sharada Jain, gynécologue renommé
de New Delhi, les nouveaux progrès en matière
d’ultrasons vont aggraver encore les choses. L’amniocentèse
ne déterminait efficacement le sexe qu’à
partir de 16 ou 18 semaines de grossesse. L’échographie
abdominale par ultrasons y parvient à 14 semaines,
avec une précision de 90%. Mais la technique
plus avancée des ultrasons transvaginaux –
très utilisée à New Delhi et qui
se répand ailleurs – est encore plus précise,
à 12 semaines. Le fœticide des filles devient
donc possible au premier trimestre, où l’avortement
est plus simple et la sélection sexuelle moins
soupçonnable, constate le Dr Jain.
Il faut cependant souligner, pour faire la part des
choses, que dans de nombreux états de l’Inde,
comme au Tamil Nadu, les filles sont souvent les privilégiées
de leurs pères : on peut les voir le dimanche
dans les villages, ou au temple, des jupes et des hauts
multicolores, des fleurs de jasmin dans les cheveux,
souriantes, royales, sûres de leur fait. Il en
va de même dans la classe moyenne et la haute
société indienne, où les filles,
de plus en plus éduquées, démontrent
une autorité et une confiance en elles-mêmes,
qui frisent quelquefois la domination.
Les mariages d'enfants
Les mariages d'enfants n'existaient pas à l’époque
védique. Le Susruta, l’ancien manuel médical
védique, affirme que les hommes n’arrivent
à pleine maturité psychologique et sexuelle
qu’à 25 ans et les femmes à seize
ans, « même si certaines d’entre elles
paraissent donner des signes de maturité sexuelle
à douze ans. Le Susruta va même beaucoup
plus loin : « une fille-mère peut donner
naissance à des enfants anormaux ou mentalement
sous-développés ». Pourtant durant
le Moyen Age, de nombreuses petite filles sont mariées
avant la puberté, pour tenter d’éviter
sans doute d’être emportées en esclavage
par les envahisseurs musulmans, ou font l'objet de dons
aux couvents (les Davadasi dont nous parlerons plus
loin : offrande des jeunes filles aux dieux) où
elles deviennent l'esclave sexuelle du prêtre.
Marié à un âge où un enfant
ne songe normalement qu'à jouer avec sa bande
de copains, le Mahatma Gandhi parlait en toute connaissance
de cause lorsqu'il combattait la tradition séculaire
hindoue des mariages d'enfants. Dans son autobiographie,
le chapitre III porte le titre "Mariage d'enfant"
et débute ainsi : "Je voudrais bien ne pas
avoir à écrire ce chapitre." En effet,
marié à treize ans, le jeune Gandhi, déjà
dominateur, voulait déjà exercer son autorité
de mari sur sa jeune épouse et la tenait presque
en réclusion. « La fillette, affirme la
biographie officielle de Gandhi, n'était pas
du genre à supporter ces brimades sans réagir
vigoureusement et plus Mohandas tentait de la contrôler,
plus elle prenait de libertés ». Le fait
d'être marié si jeune nuisait aussi sérieusement
aux études du futur Mahatma : « En classe,
Gandhi pensait constamment à son épouse.
Il ne pouvait pas tolérer d'en être séparé
et il ne pensait qu'à la retrouver à la
sortie de la classe ». Sa passion charnelle était
heureusement tempérée par son sens aigu
du devoir. Il écrit d’ailleurs dans son
autobiographie que c'est grâce à cela qu'il
a été sauvé de la déchéance
physique et morale.
Heureusement, la coutume cruelle du mariage des enfants
était atténuée par le fait qu’on
ne permettait pas au jeune couple de faire vie commune
sans interruption. La femme-enfant devait au cours d'une
année passer plus de temps à la maison
de son père que dans la maison de son jeune époux.
Ainsi, après cinq ans de mariage, les enfants
n'avaient vécu ensemble qu'un peu plus de deux
ans."Cela fit leur salut à tous les deux"
, écrit encore le fidèle biographe du
Mahatma. L'Inde souffrait déjà de surpopulation
à l’époque de Gandhi et les mariages
d'enfants accroissaient gravement le problème.
C'est pourquoi, durant toute sa vie, il s'attaqua à
cette tradition chaque fois qu'il le pouvait. Gandhi
recommandait ainsi aux parents d'attendre que les fiancés
aient vingt-cinq ans avant de les marier. À ceux
qui vivaient avec lui dans son ashram, il imposait l'âge
minimum de vingt et un ans pour le mariage des filles.
Gandhi fit également tout ce qu'il put pour que
ses propres enfants se marient le plus tard possible.
Autre fléau découlant de la pratique de
mariages d'enfants du temps de Gandhi, les veuves-enfants.
Lorsque Gandhi réalisa que l'Inde comptait plus
de 325,000 veuves de moins de seize ans dont, près
de 12,000 âgées de moins de cinq ans et
85,000 dont l'âge se situait entre cinq et dix
ans il fit une grève de la faim pour alerter
les autorités. Comme d’habitude, Gandhi
eut gain de cause et aujourd’hui, même si
cette coutume subsiste dans certains villages du Rajasthan,
elle est en passe de disparaître complètement
Les femmes sont défavorisées en Inde
Il n’est nul besoin ici d’un texte éloquent.
Les statistiques suffiront : Nombre de femmes en Inde |