Par François Gautier

DEDIE A : Ma mère, Andrée Gautier, qui aurait pu être Indienne
Et à la Shakti Eternelle, Mère de tous les Mondes et toutes les Choses



Table des Matières

1ère PARTIE : QU’EST-CE QUE LA SHAKTI ?

Devi
La Shakti à travers les âges
Le kama sutra

Parvati
Shakuntala
Le déclin de la Shakti
La renaissance de la Shakti


2ème PARTIE : LA FEMME EN INDE : LE CÔTE D'OMBRE

Le sati
L’infanticide
Les mariages d'enfants
Les femmes sont défavorisées en Inde

Les veuves
L'impact de l'Islam sur la condition de la femme en Asie du sud

3ème PARTIE : 4 PORTRAITS DE 4 FEMMES MODERNES EN INDE, INCARNANT LES 4 ASPECTS DE LA SHAKTI

1. Shri Mata Amritanandamayi ou Maheshwari
Les débuts
L’adolescence
L’ashram
La philosophie d’Amma
Le seva
Les orphelins
Et l’informatique aussi
Les sans- toits
Amma en France

Le 21ème siècle sera spirituel
Cinquante ans déjà !

2. Kiran Bedi ou Mahakali
Les débuts
Les années tennis
Mariage
Les premiers pas dans la police
Les charmes de Goa et de Mizoram
La drogue
La prison de Tihar
Charles Shobraj
L’ONU

3. Arundhati Roy, ou Mahalaxmi
Enfance
Flower children
Phoolan Devi
Le Dieu des Petits Riens
La Bombe indienne
La Narmada
La mondialisation
Arundhati, l’antiaméricaine
épilogue

4. Saraswati, la brahmane qui se révolte. Une femme, pour les femmes.
Saraswati Junior
Saraswati la Gandhienne
Gandhi aussi !
De la théorie à la pratique
Succès
Et échecs
Epilogue

4ème PARTIE. L'AVENIR DE LA FEMME: VERS UNE SHAKTI UNISEXE
Le Conflit Purusha – Prakritri
Une Shakti Unisexe

1ère PARTIE : QU’EST-CE QUE LA SHAKTI ?


« C’est seulement lorsque Shiva s’unit à Toi, O Shakti,
qu’Il devient le Seigneur Tout-Puissant.
Laissé à Lui-même, Il n’a même pas la force de lever le petit doigt ».
(Devi Upanishad)


En Occident, on ne connaît souvent que le côté d'ombre de la femme indienne : la terrible coutume du " sati ", qui voulait que la veuve se jette dans le bûcher funéraire de son mari – dans les années 80, on a répertorié certains cas dans les campagnes arriérées du Rajasthan; le mariage des enfants, les veuves de Bénarès, l'infanticide, ou bien le triste sort des femmes intouchables, qui aujourd'hui encore, dans certains villages, ne peuvent tirer de l'eau du même puits que leurs sœurs brahmanes. Mais qui sait donc qu'aucun pays au monde n'a accordé une place si primordiale à la femme, à tel point que la moitié des divinités hindoues sont féminines et que la terre de l'Inde elle-même est femme : " Mother India ", la 'Mère Inde' ?


Qu'est ce que la Shakti ? Dans la philosophie hindoue, c'est l'Energie primordiale, sans laquelle rien ne se fait ; le principe dynamique de la Nature, ou du Divin, quel que soit le nom que vous voulez lui donner. " Elle est la conscience transcendante dans toute connaissance. Elle est le vide dans tous les vides. Elle est au-delà de tout ce qui existe, elle est l'Inaccessible ", dit la Devi Oupanishad, un des plus anciens textes sacrés de l'Inde. Ce concept de la Shakti est si bien ancré dans la conscience des Indiens, qu'il a même survécu à la terrible partition du sous-continent : tous les pays d'Asie du sud ont - ou ont eu - des femmes à leur tête : Srimavo Bandaranaike au Sri Lanka, fut la première femme Chef d'Etat au monde ; en Inde, on trouve Indira Gandhi, qui dirigea l'Inde d'une main de fer pendant presque 20 ans ; le Bangladesh et le Pakistan, pays islamistes par excellence, ont pourtant porté au pouvoir Begum Khaleda Zia, Sheikh Hasina, ou Benazir Bhutto par deux fois.

La Shakti est également l'élément féminin sans lequel ni les hommes ni les nations ne sont complets : " nous avons besoin d'hommes dans lesquels la Shakti soit développée dans ses limites plus extrêmes, dans lesquels elle remplisse toute leur personnalité et d'où elle déborde pour fertiliser la terre " (la Renaissance de l’Inde), s'écriait Sri Aurobindo (1972-1950), poète, révolutionnaire, philosophe et yogi indien, celui que Romain Rolland et André Malraux admiraient tant. L'Inde seule détient-elle la Shakti ? Nenni, dit encore Sri Aurobindo : " Si vous regardez l'Occident, vous verrez deux choses : un vaste océan de pensée et le jeu d'une force énorme, rapide et pourtant disciplinée. Toute la Shakti de l'Occident tient à cela. C'est par la force de cette Shakti qu'il a dévoré le monde, comme nos ascètes de jadis, dont le pouvoir terrifiait même les dieux et les tenait dans l'inquiétude et la soumission". " Nul ne peut voir le Divin s'il n'est femme ", décrétait également Paramsha Ramakrishna, le grand saint hindou de la fin du 19ème siècle. Fidèle à cette devise, il s'habilla en femme pendant un certain temps. Sri Aurobindo explique ensuite pourquoi l'Inde, autrefois civilisation royale, dont la connaissance et la sagesse rayonnèrent sur le monde entier, a connu un déclin certain depuis plus de trois siècles: " A mon avis la faiblesse de l'Inde n'est pas la sujétion, ni la pauvreté, ni le manque de spiritualité, mais le déclin de la Shakti, de la puissance de pensée... Nous avons abandonné la sadhana (discipline spirituelle ) de la Shakti et la Shakti nous a abandonnés... Nous pratiquons le yoga de l'Amour, mais là où il n'y a ni Connaissance ni Shakti, l'amour ne peut pas demeurer ".

L'avenir serait-il donc à la femme - et est-ce par elle que passerait le salut de ce monde ? Cette connaissance, perdue pour nous, ou même bafouée par certaines de nos religions monothéistes, qui pendant longtemps ont relégué la femme - sinon en enfer, du moins aux cuisines et à la chambre à coucher - a toujours été présente et vénérée en Inde : " O Devi, c’est toi qui a créé ce monde, qui le soutiens, le protège et qui le réabsorberas à la fin des temps. En tant que l'émanation du monde, Tu prends la forme de la création et en tant que sa protection Tu assumes la forme de la stabilité. Tu possèdes la connaissance, la grande illusion (mahamaya), la superbe intuition et la mémoire éternelle. Tu es à la fois la Grande Déesse et la Grande Démone ». (Devi Oupanishad). Non seulement donc pour l'hindouisme, la Shakti est l'élément dynamique de la Manifestation, non seulement c'est aussi le principe féminin présent dans chaque homme et chaque nation, indispensables à leur plénitude, mais en dernier lieu - ce qui satisfera nombre de nos féministes - la Shakti est la qualité divine de Connaissance et d'équanimité, l'Une ou l'Un même, le phénomène unitaire de notre être et de notre terre.

Devi

Dans la petite ville de Cuttack, en Orissa, on trouve de nombreux temples dédiés à la Shakti, ici appelée Chandi, " la déesse impétueuse ». Rien d'extraordinaire, sauf qu'en Orissa, on adore souvent, au lieu d'une forme de la Mère, un yantra, c'est à dire un labyrinthe de triangles, de cercles et de carrés engoncés dans un rectangle peint sur du bois ou dessiné sur le sable. Le prêtre, ou pandit, commence par réciter des mantras afin de faire descendre la présence de Devi dans le yantra. Puis, il entre en méditation et ses mains forment des moudras, différentes combinaisons d'entrelacement des doigts, qui matérialisent chacune des énergies distinctes. Ensuite, le pandit se touche à différents endroits de son corps, concrétisant le corps subtil de la Shakti dans la Matière : c'est d'abord en tant qu'élément terre qu'elle le pénètre en dessous de la ceinture ; puis elle s'introduit au niveau de son estomac sous forme de l'eau ; après, c'est en tant que feu, qu'elle se glisse autour du cœur ; ensuite, c'est le vent qui le pénètre dans les poumons, la gorge, le nez ; et finalement en tant qu'élément espace, elle lui remplit la tête. Ainsi, les Cinq éléments de Devi, ou la Grande Mère, sont maintenant présents dans le corps du brahmane, mais pas dans sa conscience. Pour y remédier, celui-ci s'adresse à elle au plus profond de son cœur, l'atman, là où elle existe en tant qu'énergie vitale de l'âme et l'invite à pénétrer son Moi. Lorsqu'elle le fait, ils deviennent finalement Un. A travers ces rituels symboliques, le corps du prêtre est ainsi devenu un microsome de l'univers, car non seulement, d'après la tradition hindoue, la Grande déesse contient le Cosmos, mais il est aussi contenu en elle. Enfin, grâce à quelques mantras et moudras, le prêtre transfère la présence - de son corps et son âme - à une statue de Chandi dans le temple. La Devi transcendante, Immanente, toute Prépondérante, se manifeste alors dans sa pleine puissance à travers la sculpture du temple. Elle y restera jusqu'à ce que le prêtre, par d'autres rites, la désincarne et la renvoie à son royaume invisible.

Illusion ? Superstition ? Peut-on vraiment manifester l'Energie primordiale dans une idole et vénérer une vulgaire statue de pierre ou même un enchevêtrement de cercles et de carrés? Ecoutez donc l’étonnante Alexandra David Neel : " L'énergie que le brahmane (ou les participants) au rite de l'adoration de l'idole ont projetée, n'est pas absolument immatérielle. On peut approximativement l'assimiler à une substance subtile qui, à ce moment est imprégnée de pensées et d'images, conformes aux pensées et aux désirs des officiants. " Et elle continue : " L'existence réelle ou non de la déité représentée n'a aucune importance, ce qui agit, c'est l'accumulation de forces psychiques contenues dans son effigie... Les images des dieux remplissent un rôle analogue à celui d'un accumulateur électrique. L'accumulateur ayant été chargé (par l'adoration des fidèles ou les rituels du prêtre), on peut en tirer du courant. Il ne se déchargera pas si l'on continue à y emmagasiner de l'électricité. Cette continuation d'emmagasinage d'énergie dans l'idole, s'opère par l'effet du culte qui lui est rendu et par la concentration sur elle des pensées des fidèles... C'est ainsi que telle idole qui a été adorée depuis des siècles par des millions de croyants, est maintenant chargée d'une somme considérable d'énergie due à la répétition d'innombrables actes de dévotion pendant lesquels la foi, l'imagination, les aspirations, les désirs de ces nombreuses foules de fidèles ont convergé vers l'image du dieu... Les dieux sont ainsi créés par l'énergie que dégage la foi en leur existence. " (L'Inde où j'ai vécu). Cette explication est-elle moins cartésienne que la multiplication des pains, qu'on n'a jamais pu expliquer rationnellement ?

La Shakti à travers les âges

Durant toute l'histoire de l'Inde c'est vers l'aspect guerrier de la Mère, Dourga et Kali , que se tournent les rois et les empereurs avant ou après la bataille. Ceci est attesté par le Mahabarata, le plus grand poème épique de l'Inde ancienne, composé sans doute près de 4000 ans avant Jésus Christ, lorsque Krishna demande à Arjuna d'invoquer la déesse Dourga afin d'obtenir la victoire. Dans le Ramanayana, l'autre grand poème épique de l'Inde antique, Rama, une réincarnation du dieu Vishnu, implore Dourga afin qu'elle lui procure victoire dans sa bataille contre le démon Ravana. Les rois du dernier grand empire hindou, celui de Vijaynagar dans le sud de l'Inde (1336-1565) concluaient le festival de Mahanavami, ou les neuf nuits de la Mère, en adorant Dourga, avant de partir en campagne.

L'image de la femme bafouée dans l’Inde ancienne, reléguée au second rang, est fausse, ou partiellement fausse. Les écrits qui nous sont parvenus de la période védique nous procurent une tout autre image de la femme hindoue. Dans l'histoire de la femme indienne à travers les âges (« Indian women through Ages »), par exemple, les historiens Vijay Kaushik et Bela Rani Sharma nous montrent, textes à l’appui, qu'à l'époque des Védas, les femmes n'étaient pas forcément mariées et que certaines d'entre elles, telles Dhritavrata, Srutavati, ou Sulabha, devinrent même des saintes connues, « pratiquant des austérités et vivant nues ». La réclusion des femmes n'existait pas jusqu’à l’arrivée des premières invasions musulmanes au 7ème siècle, les jeunes filles vivaient librement et on leur laissait le choix de leurs maris - l'Atharva Veda parle même de « vieilles » filles qui restaient jusqu'à leur mort avec leurs parents. Le Mahabharata mentionne également certaines régions de l'Inde où les femmes pouvaient avoir plusieurs époux et plus tard, un système matriarcal, qui survit aujourd’hui dans certaines régions du Kerala, se mettra en place. Une portion des biens familiaux, appelée stridhana, leur revenait sous forme de dot et elles avaient également droit à une part d'héritage de leur père. Les jeunes filles de l'époque recevaient la même éducation que les garçons dans les fameuses universités védiques. Ainsi, apprend-on dans le Mahabharata, Atreyi étudia sous le célèbre Valmiki en même temps que Lava et Kusa, les fils de Rama. On inculquait aux jeunes filles brahmanes la sagesse contenue dans les Védas, alors que les jeunes filles kshatriyas (caste des guerriers) étaient entraînées, tout comme les garçons, à l'usage de l'arc et de la flèche. Les sculptures de Barhut représentent d'ailleurs des femmes à cheval bardées d'un arc et le fameux Kautilya parle de satikis, des guerrières porteuses de lances et des femmes archers (striganaih dhabvibhih). Déjà, au 6ème siècle avant J.C., le philosophe Varahamihara reconnaît que la poursuite du dharma, le chemin de la vertu, dépendait des femmes, sans lesquelles il n'y a pas de progrès humain, « parce qu’elles ont plus de vertus que les hommes ».

Le kama sutra

Aujourd'hui, un certain puritanisme s'est établi en Inde, dû à la fois aux invasions musulmanes, au bouddhisme et aux missionnaires anglo-saxons, qui s'empressèrent d'étouffer le peu de spontanéité sexuelle qui restait aux Indiens. Mais il n'en était toujours pas ainsi, car les hindous ont toujours considéré que le sexe était sacré. La femme indienne était libérée et sans contraintes. Avant l'arrivée des musulmans, puis des Anglais, elle se promenait fièrement, les seins nus, qu'elle portait haut et en forme de poires, comme le voulaient les canons de beauté de l'époque. Elle était experte dans tous les arts, y compris celui de l'amour physique, où elle n'avait pas peur de prendre l'initiative, bien avant la libération de la femme en Occident, comme le démontrent les extraordinaires fresques érotiques de Khajurao, ou le fameux traité du Kama Sutra. Le Ramanaya débute d’ailleurs par une malédiction jetée sur le chasseur qui a séparé « deux oiseaux unis par l'extase du sexe ». Contrairement à la chrétienté, l'hindouisme affirme que le sexe n'est pas une perversion, mais un instinct naturel et les Indiens ne font pas de l'abstinence sexuelle une vertu. A l’époque védique, on combinait donc un amour passionné de la vie terrestre en équilibre avec la sérénité spirituelle.

Le mariage a été sacralisé en Inde, car la femme hindoue joue un rôle extrêmement important au sein de la société indienne. Ce phénomène se répercute jusque dans les villages, où vous pouvez observer, même aujourd'hui, que la femme peut être discrète effacée, mais qu’en réalité c'est elle qui tient les cordons de la bourse, gère la vie de ses enfants et prend toutes les décisions importantes. " Un homme n'est que la moitié de lui-même jusqu'à temps qu'il prenne une femme " dit un proverbe indien. Le Kama Sutra, qui avait répertorié 128 positions pour faire l'amour, recommande le mariage dit Gandharva, ou mariage d'amour, qui est basé sur un consentement mutuel, même si Kalidasa, dans son drame Abhijnana Sakuntala, laisse entendre qu’un mariage passionnel ne dure pas... Et qui en Inde ne connaît pas les amours passionnels de Parvati, la femme indienne idéale et de Siva, le Seigneur de la Création et de la Destruction, écrits en langue sanskrite par le célèbre poète de Kalidasa ; ou ceux de Shakuntala et du roi Dushyant, sans doute les plus belles scènes d’amour de la littérature indienne ancienne…

Parvati

Et pour l'éveiller de sa transe sans fin
Toute la beauté du monde prit la forme d'une femme

Sri Aurobindo

Voulant perpétuer sa lignée, Himalaya prit pour femme Ména, la fille des Anciens du monde, née de leur seule volonté. Ainsi s'unirent le souverain du Roc et la fille de la Pensée. Et ce furent eux que choisit Sati pour parents quand elle décida de renaître au monde. Le jour de sa naissance, l'air se fit parfaitement pur et transparent, une pluie de fleurs tomba sur terre et le son des conques retentit. On appela l'enfant Parvati, « la fille de Parvat », c'est-à-dire de la Montagne. Elle grandit sur les pentes de l'Himalaya. Aussi libre qu'une biche, elle courait dans les bois de cèdres à l'odeur épicée, ou bien jouait à la balle avec ses compagnes sur les plages de sable blanc qui ourlent les rives de la Mandakini. À l'âge où l'on s'assied aux pieds de l'instructeur, de sa vie précédente science et sagesse revinrent à elle aussi naturellement que des oiseaux migrateurs retournent vers le fleuve sacré en automne. Comme la flamme fait briller la lampe, comme le Gange orne la voie céleste, comme le mot parfait couronne la pensée, ainsi Parvati comblait et faisait resplendir Himalaya. L'enfant se transforma en femme : tel un tableau qui se découvre peu à peu sous le pinceau d'un grand artiste, telle la jeune lune qui jour après jour déploie les courbes parfaites qu'elle cachait en elle, tel un lotus ouvrant ses pétales à la lumière, le corps de Parvati s'épanouit au soleil de la jeunesse. Les formes charmantes modelées par le sculpteur divin se révélaient dans toute leur perfection.
…..
Depuis que Sati avait quitté son corps, le Maître des créatures, indifférent au monde, vivait, perdu dans quelque transe profonde, sur un pic de l'Himalaya. Dans ce paysage de glace et de pierre, le grand Shiva, lui dont la danse crée et détruit les univers, silhouette immobile et silencieuse semblait un roc parmi les rocs. Dans la lumière étrange qui émanait du croissant de lune couronnant son chignon, on distinguait le glissement d'un serpent s'enroulant autour de son cou. Que regardait-il, de ses yeux fermés aux désirs des hommes ? Et pourquoi ce feu sacrificiel qui brûlait jour et nuit devant lui ? Que contemplait-il dans ce Feu qui n'était qu'une autre forme de lui-même ? De quel sacrifice s'agissait-il et pour la réalisation de quel désir impénétrable?

Himalaya envoya sa fille, accompagnée de deux amies, servir le grand dieu, celui devant qui tous les dieux se prosternent. Elle apportait chaque jour l'eau rituelle, les fleurs fraîches et l'herbe sacrée. Penchée vers l'autel, elle y déposait quelques pétales. La masse voluptueuse de ses cheveux effleurait la terre. Suprême et solitaire, de son regard d'aveugle il contemplait l'Infini. Seule la lune, piquée dans sa chevelure d'ascète, semblait voir la jeune fille et comprendre son désir muet... « Shiva devra donner naissance à ce fils, avait prédit Brahma. Il faut donc que vous vous efforciez de le détourner de sa méditation, et, pour attirer cet esprit aussi inflexible que le fer, l'aimant puissant dont vous devrez vous servir, c'est la beauté de Parvati. Je vous en donne l'assurance : le fils de Shiva et de Parvati détruira l'être de ténèbres. »

Un jour que Shiva ouvrit ses yeux l’espace de quelques secondes, apparut encore une fois la fille de la Montagne, entourée de ses deux compagnes. Il la regarda s'approcher : parée des fleurs d'ashoka comme des rubis, des fleurs minuscules en clochettes jaunes, des fleurs rondes et blanches comme des perles. Légère comme une liane. Lourde de sa poitrine opulente. Branche fragile que le poids des fleurs fait pencher vers la terre. Vêtue d'une étoffe rose doré, comme le soleil de l'aube. Sa taille entourée d'une guirlande, laquelle en dépit de ses efforts ne cesse de glisser sur ses hanches. Ce trait de fleurs autour de sa taille, constitue une arme supplémentaire pour Kama (l’Eros indien) qui se tient caché derrière un arbre, prêt à décocher sa flèche d’amour. Face à l'invincible Maître des sens, Elle, la beauté absolue, se tient maintenant à quelque distance de celui à qui les dieux la destinent. Et lui, qui avait réalisé la lumière suprême, sortit de sa transe. Nandi, son fidèle assistant, lui indiqua que la fille du Roc venait rendre ses devoirs, puis fit signe aux jeunes filles qu'elles pouvaient pénétrer dans l'espace sacré. Les compagnes d'Uma déposèrent aux pieds du grand dieu les fleurs et l'eau des sacrifices. Uma se prosterna devant lui. Ses cheveux se dénouèrent et une fleur rouge glissa à terre. Sans la regarder, il la bénit avec les paroles rituelles. Puis, le regard de Shiva se pose sur une bouche adorable, de la couleur d'un fruit mûr ; il semble vaciller, une seconde. Une éternité. Parvati se détourne, tremblante. Le grand dieu lève les yeux. Il interroge l'espace : d'où est venu ce souffle de vent? Pourquoi ce trouble au centre de lui-même?

Mais soudain il aperçoit Kama, le Dieu du Désir, caché derrière un arbre, le poing fermé au coin de l'œil droit, un pied en avant dans la position de l'attaque, les épaules un peu arrondies -- et le cercle magnifique de son arc en fleurs prêt à le frapper de la flèche de l’Amour… Un éclair fulgurant jaillit du troisième œil de Shiva, et avant que nul homme ou dieu ne puisse s'interposer, le corps charmant du Désir n'était plus que cendres. Le Maître des créatures avait disparu avec tous ses compagnons. Parvati restait clouée sur place, terrifiée, éperdue de honte, ne sachant où aller se réfugier. Himalaya son père alors survint, la souleva dans ses grands bras et l'emporta. Elle était inerte contre lui, les yeux clos, ces yeux qui avaient entrevu un feu insoutenable. Et son père se hâtait sur les sentiers enneigés, son immense corps tendu vers l'avant, comme un éléphant en fuite serrant un lotus contre lui...

Parvati maudissait sa beauté. Car à quoi servent-ils, tous ces charmes, s'ils n'attirent pas celui qu'on aime ? Inutile, stérile était cette beauté ! Et d'ailleurs, ce n'était pas ainsi que Shiva devait être approché. Non, ce n'était pas de cette manière qu'elle obtiendrait son amour. Pas avec l'arc du Désir. C'était elle, Parvati, qui devait se transformer en un arc d'amour, bandé à l'extrême, en une flèche brûlante pointée seulement sur lui. Elle résolut de tout quitter. À la manière d'un ascète elle partirait, elle se concentrerait sur la seule tâche qui lui semblait valoir la peine : raidir son corps et son esprit dans une seule prière, une seule aspiration, une seule volonté : gagner le cœur et la main du grand dieu… En vérité, de Parvati elle-même, rien ne devait plus subsister qu'un amour brûlant et dévorant pour Shiva. Et comment se briser soi-même sinon en brisant ses propres limites ? Elle résolut donc, ignorant la fragilité de son corps, d'aller jusqu'au point le plus extrême de la plus extrême tapasya.

Elle était debout dans la furie des tempêtes, trempée par les pluies ou giflée par les vents et tout ce qu'elle avait comme abri, c'était la dureté des rochers. Les éclairs, ces yeux de la nuit, parfois illuminaient l'obscurité et grâce à eux la nuit fut témoin de son extraordinaire sacrifice. L'hiver arriva. Le vent froid soufflait, faisant voler des paquets de neige durcie. Elle passait ses nuits immergée dans l'eau jusqu'à la taille, ne bougeant pas plus qu'un pilier de marbre. Et pourtant, quand elle entendait le cri d'un canard sauvage appelant sa compagne disparue dans les ténèbres, elle souffrait de leur peine, son cœur pleurait pour les amoureux séparés. Shiva entendit finalement parler de cette jeune fille extraordinairement belle qui faisait une ascèse telle, que l’on en avait jamais entendu parler. Se déguisant en brahmane, il vint essayer de détourner Parvati de ses austérités. Il l’épia, lui parla, la supplia : « va-t-en, Ô brahmane, n’essaye pas de me détourner de mes austérités », lui criait-elle, alors que le vent glacé des Himayala soufflait dans ses cheveux. Enfin, n’y arrivant pas, il reprit sa forme réelle. À sa vue, la fille du Roc, tremblant des pieds à la tête, se figea sur place, suspendue entre mouvement et immobilité, comme une grande rivière qu'une montagne arrête dans son élan. « Vous m'avez conquis, belle dame, je suis à vous.» Dès que le dieu couronné de la lune eut prononcé ces mots, sa fatigue disparut. Elle avait recueilli le fruit de sa tapasya. Elle était rafraîchie, apaisée, comblée, comme si toutes ces années de labeur, et de peines et de privations et de douleur n'avaient jamais été.

Quand la lune entra dans sa phase ascendante, Himalaya commença les cérémonies de purification avant son union avec Shiva, qui devait avoir lieu dans la cité d'Oshadhiprastha. Tous les membres de la ville n'avaient plus qu'une seule occupation : participer aux préparatifs du grand mariage de Shiva et de Parvati. Dans chaque demeure, on voulait voir la future épouse du grand dieu, on voulait la caresser, la bénir, lui remettre quelque parure, fleur ou bijou. Parvati passait de maison en maison, de bras en bras, de tendresses en tendresses. Les rues étaient jonchées de pétales de fleurs, ornées de milliers de banderoles flottant légèrement dans le vent.

Quand la lune entra dans sa douzième maison, on retira le tissu de soie qui entoure sa taille et on enduit son corps d'huile parfumée. On dirait la jeune lune luisant doucement comme elle reflète la lumière du soleil. On la frotte avec une poudre d'écorce écrasée, un peu sèche et rugueuse. On l'amène dans une salle au sol de saphir, et on la baigne avec de l'eau apportée dans de grandes bassines d'or. On entend déjà jouer en arrière-plan les grandes trompettes de la cérémonie du mariage. Fraîche et pure, elle brille à présent comme une terre qu'a lavée une ondée soudaine et où apparaissent, au bout de leurs longues tiges, les fleurs blanches des roseaux appelés kasha. Pendant ce temps-là, sur le mont Kailash, devant Shiva lui aussi ont été placés les ornements du mariage. Qu'a-t-il besoin de ces objets rituels, lui le maître de l'existence? Et pourtant, par respect pour la coutume, il avance la main. Il les touche et, -- ah! le dieu tout puissant s'est métamorphosé : une poudre de santal parfumée a remplacé la cendre qui recouvrait son corps. Une robe de soie à la bordure peinte de cygnes dorés s'est substituée à la peau d'éléphant. L'œil central avec sa pupille fauve s'est changé en un tilak sacré couleur de terre glaise. Les serpents entourant son cou, en pendentifs de diamants. Quant au diadème, nul besoin de transformation: Shiva ne possède-t-il pas dans sa chevelure le plus beau de tous : cette jeune lune si pure, unie à lui pour l'éternité et brillant jour et nuit en haut de son chignon?

Arrivé à Oshadhiprastha, on l’emmena immédiatement dans la salle de mariage, où il aperçut enfin le visage si doux et si lumineux de son aimée. Leurs yeux assoiffés l’un de l’autre se rencontrèrent un instant, une seconde brève où les mondes tournoyèrent, et se détachèrent. La Montagne prit la main de sa fille et la plaça dans celle du grand dieu. La main de Parvati trembla, les doigts de Shiva s’enflammèrent. L’un derrière l’autre, ils tournèrent sept fois autour du feu sacré, comme le jour et la nuit se suivent et tournent autour de l’axe de la terre. Sur les instructions du prêtre, ils jetèrent des offrandes dans le feu, si proches l’un de l’autre qu’ils n’osaient pas ouvrir les yeux, et la fumée qui montait vers elle en volutes bleues dessinait comme des bijoux en torsades à ses oreilles. « Le feu a été le témoin de votre mariage, dit le prêtre à Parvati, Shiva est ton époux à présent, et tu es sa compagne dans le dharma. » Comme le veut la tradition, le grand dieu, levant les yeux, montra à sa femme l’étoile polaire, symbole de stabilité, et lui demanda si elle l’avait vue. On entendit à peine le oui rituel murmuré par la jeune femme. Alors prenant congé de tous les invités, le dieu au croissant de lune prit sa femme par la main et se dirigea vers la chambre nuptiale où on avait placé sur le sol un grand lit magnifiquement décoré.
La timidité la rend plus belle que jamais, elle détourne son visage quand Shiva tente doucement de l’attirer vers lui, elle est incapable même de répondre à ses amies qui l’entourent encore. Mais Shiva murmure à ses oreilles quelque plaisanterie secrète et voilà que Parvati se met à rire comme une enfant…

… Au bout de quelques jours, Shiva réussit à donner à Parvati le goût des jeux de l’amour. Elle l’étreignait maintenant quand il la prenait dans ses bras, elle ne détournait plus son visage quand il voulait l’embrasser, elle ne le repoussait que très faiblement quand il cherchait le nœud de sa ceinture. Bientôt, pas plus que la bouche de Ganga ne peut quitter l’océan, pas plus que l’océan ne peut cesser de boire au nectar de sa bouche, Parvati ne put se détacher de Shiva. Ils ne se rassasiaient point l’un de l’autre. Il lui enseignait les plaisirs de l’amour, et peu après, comme un disciple reconnaissant fait une offrande à son maître, ces mêmes plaisirs, elle les lui prodiguait en retour. Il lui mordait les lèvres, il la caressait violemment et elle, pour calmer sa fièvre, posait les mains un instant sur la surface argentée et rafraîchissante de son croissant de lune. Parfois, quand il l’embrassait, un peu de la poudre qu’elle avait dans les cheveux lui entrait dans l’œil, celui du milieu de son front, alors il collait celui-ci tout contre la bouche de Parvati pour que son haleine parfumée l’apaise…
…Cent cinquante saisons passèrent comme une seule nuit…
Et pourtant le désir de Shiva n’était pas assouvi…
Il brûlait, dévorant, insatiable, éternel, comme le feu irréductible qui brûle au cœur de la terre…

De ce feu,
De cet amour de l'Éternel pour la fille du Roc,
Naîtra l'enfant-guerrier,
Kumara,
Qui, à la tête des armées célestes
Détruira Taraka,
Mettant fin au chaos des mondes –

Shakuntala


Le roi Dushyant de l’ancienne dynastie des Puru, s’égare au cours d’un chasse et arrive par mégarde aux portes de l'ermitage du grand sage Kanva, situé au bord de la rivière Malini. Frappé par l’éclair à la vue de la fille du sage Kanva, Shakuntala, Il erre dans l'ashram, essayant de calmer l'agitation de ses pensées. En vérité, depuis le moment où il a vu Shakuntala, il ne peut penser à rien d'autre. Mais tout d’un coup, Dushyant aperçoit des treilles qu'on avait arrangées en berceaux à quelque distance de la rivière, l'ensemble formant comme un petit pavillon de verdure. Il s'avance, prenant soin de ne pas faire crisser le sable blanc, écarte doucement les feuilles et plonge son regard dans la pénombre. Elle est là, allongée sur un banc de pierre, les cheveux étalés autour d'elle se mêlant aux fleurs, pâle, les yeux mi-clos.

Elle est encore plus belle que je ne l’avais entrevue ce matin, pense le roi : l'ovale de son visage ravissant me paraît plus fin, sa taille plus mince, ses épaules plus étroites. .. Soudain, le roi frémit. Shakuntala a bougé. Elle se soulève lentement sur un coude et parle ainsi à sa suivante Priyamvada : "Depuis le moment où mon regard s'est posé sur le roi très glorieux, l'amour me tourmente." Dushyant aurait voulu crier sa joie. Lui qui n'avait ni dormi, ni mangé ni bu depuis de longues heures, se sentait brusquement enivré. Le cœur cognant dans sa poitrine, il regardait. Shakuntala, qui ramassa une feuille de lotus, lisse comme le plumage d'un oiseau. Shakuntala réfléchit encore un instant, puis de ses ongles délicats commença à tracer des lettres sur la grande feuille ronde. Quand elle eut fini d'écrire, elle lut à haute voix : je ne connais point ton cœur, O roi. Et pourtant l'amour, o cruel, nuit et jour me consume, et mes désirs n'ont d'autre objet que toi." Le roi alors, écartant les feuillages, s'avança résolument. Sursautant, Shakuntala porta la main à ses lèvres.

Se jetant ses pieds, il s’écrie : « O Shakuntala, toi qui est plus belle que le lotus blanc qui flotte su lac baigné de brumes, sache que les deux joyaux de ma dynastie, que tout mon royaume et moi-même t’appartiennent. Deviens mon épouse o Shakuntala »... Shakuntala, terrassée d’amour ne peut qu’acquiescer et les deux tourtereaux se marient secrètement, en l’absence du sage Kanva, qui est parti quelques jours visiter un autre ermitage dans la forêt. La nuit, sous les étoiles, un lit de lotus pour amortir leurs ébats, ils consomment leur mariage. Un fils naîtra de cette union. Puis au matin, le roi repart vers son royaume mettre ses affaires en ordre et préparer les festivités pour un grand mariage royal. Malheureusement Shakuntala, absorbée dans la pensée de son roi, encourt l’ire et la malédiction d’un grand rishi (sage) qui passe par là, Durvasa, connu pour ses colères formidables, en ne lui accordant pas les honneurs dus à un visiteur .Le rishi se tourne alors vers elle et brandissant son bâton de pèlerin, gronde : "Ah! Tu insultes un visiteur ! Absorbée dans tes pensées, tu ne vois même pas que je me tiens en face de toi ! Et bien écoute : celui à qui tu penses, celui pour lequel tu oublies tes devoirs d'hospitalité, celui-là t'oubliera. Tel un homme ivre qui ne se souvient plus de ce qu'il a dit ou de ce qu'il a fait, il aura beau chercher dans sa mémoire, il ne se souviendra pas de toi. " Shakuntala tremble, pleure, implore, mais rien ne fait fléchir Durvasa. Elle se souvient alors de l'anneau qu’au moment de partir, le roi lui a mis au doigt et reprend un peu d’espoir.

Le père de Shakuntala revient, comprend en deux mots toute l’histoire et lui donne ses bénédictions pour qu’elle aille retrouver son roi et lui rafraîchir la mémoire. Avant de partir, on frotte les pieds de Shakuntala avec une teinture rouge sombre. On l’a revêt d'une grande robe de soie, à la blancheur pâle et douce comme la lune. Puis, on lui met des bracelets resplendissants aux bras. Enfin, Kanva le sage bénit sa fille et l'enfant qu’elle porte. Shakuntala s’en va alors vers son destin. !.

Quelques jours plus tard, le roi Dushyant entend une voix mélodieuse s’élever en dessous de son palais : L'as-tu oubliée
La fleur de manguier ?
O abeille assoiffée de miel !
De ton long baiser
Hier, souviens-toi !
O abeille satisfaite du lotus !
La fleur de manguier
L'as-tu oubliée ?
La voix s'interrompit un instant, puis la chanson reprit, plus haut, plus clair. Le roi frémit et s'approcha de la fenêtre. La chambre de musique était située dans l'autre aile du palais, pourtant la voix était si pure, la mélodie si simple, que chaque mot de la ritournelle lui parvenait avec une netteté cristalline.

La fleur de manguier
L'as-tu oubliée ?

La voix reprenait encore et encore. Dushyant se figea. Une leçon de chant sans doute. Il reconnaissait la voix d'une dame de la cour. Mais pourquoi ces paroles évoquaient-elles en lui une tristesse si profonde ? Un instant plus tôt, l'univers qui l'entourait suffisait à son bonheur ; aucun regret ne l'agitait, aucun être cher ne lui manquait. Qu'y avait-il donc de changé ? D'où était venue brusquement cette impression d'absence douloureuse, ce désir éperdu d'il ne savait quoi ? C'était comme une nostalgie poignante, comme la trace indéchiffrable et obsédante d'un rêve disparu ou de quelque autre vie. « O abeille satisfaite du lotus »...

Le roi sursauta. Pourquoi le dérangeait-on ?
Son chambellan vint le prévenir qu’un groupe d'ermites, portant un message du grand sage Kanva, demandait à être reçu. Un des ermites s’avança : « Le sage te fait dire que tu t'es uni en mariage avec sa fille et que ce mariage a reçu son approbation. Maintenant, reçois ta femme, selon l'usage et les rites, et apprends qu'elle porte ton enfant ». Le roi est furieux : « De quoi parle-t-on et pourquoi amène-t-on tout ceci devant moi »? E il ajoute, regardant du coin de l’œil Shakuntala qui se cache derrière les ermites : « Le mensonge est naturel à tous les êtres de l'autre sexe ». Le sang de Shakuntala ne fait qu’un tour : « Homme vil ! Tu ressembles à un puits bien caché par la mauvaise herbe dans lequel tombe le voyageur innocent ». Et elle se tourne vers sa suivante : « Nous n'avons plus rien à faire ici, dans ce monde de tromperie. Viens, Gautami, sortons-d'ici ». Puis elle se rend au bord du lac et jette bien loin l’anneau d’or que le roi lui a donné en cadeau de mariage…

Jour et nuit maintenant, Shakuntala est en larmes, il lui semble qu'il est impossible de subir une telle douleur et une telle humiliation. Elle veut disparaître, oui, disparaître, échapper à cette souffrance insupportable. Elle joint les mains, elle voudrait que la terre l'engloutisse. Soudain elle entend une voix : « Shakuntala, l'épreuve qui t'attend, tu ne peux y échapper, tu devras passer par elle, tu devras grandir en elle, mais je te prends dans mes bras Shakuntala, laisse tomber ta tête sur mon épaule, ferme tes yeux noyés de douleur, calme ton corps, tout secoué de sanglots, Shakuntala, je t'emmène avec moi, je t'emmène dans mon pays, ma petite Shakuntala, ma fille chérie, mon enfant jamais oublié ». ..

… Les années ont passé. Un jour, un pêcheur, sur lequel on avait trouvé un anneau d'or appartenant au roi, avait été amené au palais, encadré par des gens d'armes. Le pêcheur, loin d'avoir été puni, était reparti après avoir été récompensé avec une grosse somme d'argent. Depuis lors il ne cessait chanter les louanges du roi et de raconter à qui voulait l'entendre par quelle chance extraordinaire il avait trouvé cet anneau dans le ventre d'une carpe qu'il avait attrapée. Histoire vraie ou fausse, personne ne voulait l'affirmer, mais ce qu'on croyait savoir de source sûre, c'est qu'à la vue du bijou le roi s'était souvenu de quelqu'un qu'il aimait. De ce moment, le roi avait paru dévasté par la douleur et le remords. Il passait les nuits entières à s'agiter sur sa couche sans parvenir à trouver le sommeil. Son intérêt dans les choses du royaume semblait avoir disparu. Tout lui pesait. Même les ornements, qui d'habitude ornaient ses bras, étaient absents, comme si eux aussi étaient devenus trop lourds. Il passait de longs moments absorbé dans ses pensées, tournant entre ses doigts le fameux anneau d'or. Parfois, il semblait s'adresser à l'anneau, comme s'il l'accusait de quelque chose ou lui reprochait quelque chose. Le plus souvent, un pinceau à la main, il se tenait devant une grande et fine planche de bois précieux, occupé à peindre on ne sait quelle image ; mais il n'était pas rare qu'oubliant le pinceau et la boite de couleurs, il restât immobile des heures durant, perdu dans la contemplation du tableau mystérieux…

… Le chariot resplendissant d'Indra, le roi des dieux, filait sur le chemin des vents. Il volait au-dessus d’une région éternellement pure et lumineuse, bénie par Vishnu et arrosée par le flot laiteux du Gange céleste. Assis à l'arrière du chariot, le roi Dushyant s'émerveillait de cette course aérienne. A vrai dire, quand Matali, l'envoyé d'Indra, était venu le chercher dans son palais, le priant de prêter main-forte au roi des dieux dans sa lutte contre l'armée des démons, Dushyant n'avait pas hésité, et le chariot divin l'avait immédiatement emporté dans les airs, mais soucieux qu'il était de se montrer digne de la confiance qu'on lui accordait, il n'avait alors prêté que peu d'attention à l'ascension du véhicule divin. Maintenant les choses étaient différentes : la mission était accomplie, les ennemis avaient été vaincus, Indra l'avait comblé d'honneur, il pouvait donc tout à loisir contempler l'immensité des cieux et prendre plaisir à cette descente majestueuse. Dushyant avait la sensation que tout son être était en train de se détendre profondément, corps et âme. Il se pencha un peu. On approchait des nuages. L'équipage céleste pénétra dans cette masse blanchâtre ; on avait l'impression que de l'écume éclaboussait les roues du chariot. De l'autre côté, la terre apparut. Vu ainsi, le monde des hommes n'avait jamais semblé à Dushyant aussi fascinant. La descente était si rapide que la surface qui lui avait paru plate une seconde auparavant révélait ses reliefs, et il avait l'impression que les montagnes, creusant la terre, jaillissaient vers le haut. Les taches indistinctes de couleur verte se transformaient en arbres. Les minces fils bleus devenaient des rivières. La terre semblait se précipiter à la rencontre de Dushyant.

Qu'elle était belle, qu'elle était généreuse, cette terre ! Une montagne surtout l'attirait, au loin, ruisselant d'une lumière dorée comme du miel. Matali lui apprit que c'était la retraite du grand sage Maricha. Dushyant avait entendu parler de cet ascète aux pouvoirs formidables, qui pouvait rester des années immobile, en transe, loin de son corps, que recouvraient les termitières et les plantes grimpantes, oublieux de sa chevelure où les oiseaux venaient faire leurs nids, concentré puissamment sur la contemplation de l'Infini. Il savait que c'était un lieu dans lequel les mortels ne pouvaient pénétrer sans l'aide des dieux. Dushyant sentit s'éveiller en lui un grand désir de visiter l'endroit. Il en fit part à Matali qui dévia légèrement la course du véhicule. Et bientôt le chariot divin se posait sur le sol sacré silencieusement et, chose étonnante, sans que s'élevât aucune poussière. Ce lieu, remarqua Dushyant avec surprise, est encore plus enchanteur que le ciel d'Indra. Regardant autour de lui, il eut l'impression étrange et très douce que son cœur allait pouvoir s'abreuver à une source délicieuse...

Regarde-le s'avancer, Shakuntala. Non, ne bouge pas, reste dans l'ombre de cet arbre ashoka. Observe-le, le guerrier revenu vainqueur des espaces célestes ! N'y a-t-il pas quelque chose de plus aérien dans sa démarche, de plus lumineux dans son regard ? Il observe ce qui l'entoure, et on sent qu'avec chaque respiration il s'imprègne de l'atmosphère créée par le grand Rishi. Cette lumière paisible, ce calme profond, cette pureté ardente, vois comme il ouvre largement son âme pour les faire y pénétrer. Il marche plus vite maintenant, comme s'il cherchait quelque chose. Il va à ta rencontre, Shakuntala. Ne te découvre pas tout de suite. Pourquoi te priverais-tu d'assister à la scène qui va se dérouler? Laisse donc le destin s'amuser un peu, sous tes yeux...

Voilà, il a aperçu l'enfant...
A vrai dire, il était difficile que les cris n'attirent pas son attention. Le petit bonhomme n'a jamais eu autant d'énergie ! Vois avec quelle force il a immobilisé le lionceau ! Que veut-il faire ? Oh, il lui écarte les mâchoires... il s'amuse à lui compter les dents ! Et voilà qu'il le chevauche maintenant et tire de toutes ses forces sur sa crinière ! On dirait qu'il joue avec un petit chat. Et pourtant, assis sur cette bête sauvage, le visage rayonnant de fierté et de plaisir, son petit bras levé vers le ciel en signe de triomphe, il fait penser à un dieu resplendissant exterminateur des démons. Tous les deux se roulent dans l'herbe maintenant. Le roi est captivé par cette lutte entre l'enfant et l'animal. Il ne s'est même pas aperçu qu'à quelque distance deux femmes de l'ashram regardent la scène avec désespoir. Oh, je comprends leur désolation. Comment peut-on raisonner un enfant comme celui-ci ? Elles ont peur que la lionne ne finisse par intervenir, elles le supplient de lâcher l'animal. S'il continue à le persécuter, insistent-elles, sa mère va l'attaquer. Une lueur passe dans les yeux de l'enfant, aah, on sent qu'il adorerait se mesurer à la lionne. Il vaut mieux qu'elles essaient autre chose : eh bien, elles vont lui apporter un autre jouet, un beau jouet. "Donne!", lance-t-il, sans lâcher la crinière du lionceau. Et il tend le bras, la main grande ouverte, comme une fleur de lotus aux pétales nettement écartés qu'éclaire le soleil levant.

Le roi a frémi. Qu'a-t-il donc vu dans cette paume ouverte ? Il avance. Les femmes sont si désolées de leur impuissance qu'elle s'adressent à lui, bien qu'étranger. Il faut qu'il les aide à libérer le lionceau. Le roi s'approche, il écarte doucement, sans effort, les deux combattants. Shakuntala, regarde l'expression du roi : il a fermé les yeux, comme si de toucher la peau fraîche de l'enfant l'avait envahi d'un délice inouï. Ah, mais toi aussi, Shakuntala, tu as fermé les yeux, en même temps que lui ! Ecoute, mon enfant chéri, écoute, et remplis-toi le cœur de chaque question posée par le roi. La famille de l'enfant? -- La dynastie des Puru... Le nom du père ? -- Non, on ne peut prononcer ce nom : un homme qui a rejeté sa femme légitime! La question suivante reste sur ses lèvres, comment décemment peut-il s'enquérir du nom de la mère? Mais voilà que le destin pointe son nez. Une des femmes apporte le jouet réclamé, c'est un paon en terre cuite magnifiquement peinturluré avec une queue constellée de points d'or. Regarde, dit-elle, regarde ce que je t'apporte. Qu'il est beau, ce "shakunta" ! Quel oiseau splendide! L'enfant n'est plus du tout intéressé par l'offre, car, planté devant le roi, il observe celui-ci avec grande attention ; cependant, au mot de "shakunta", il tourne la tête, il veut savoir, pourquoi parle-t-on de sa mère? Où est-elle ? La femme rit de sa méprise, elle explique au roi : J'ai seulement dit "shakunta", je ne parlais que de l'oiseau, mais voyez-vous, le nom de sa mère, c'est Shakuntala. Avec quelle douceur Dushyant a murmuré "Shakuntala" ! Et il répète ce nom, il répète ton nom, Shakuntala, comme s'il avait peur qu'on le trompe, comme s'il avait peur d'être ce voyageur assoiffé qui se dirige vers un lac miroitant au soleil et réalise, au moment où il va pouvoir étancher sa soif, que ce n'était qu'un mirage.

Oh, tu as vu? Le bracelet de l'enfant ! Il n'est plus là! Le bracelet sacré qu'à sa naissance le Rishi avait attaché à son poignet pour le protéger... Attention, personne d'autre que le père ou la mère ne doit y toucher, autrement il se transforme en serpent et mord ! Ah, regarde, il est là dans l'herbe, il a dû glisser pendant la lutte avec le lionceau. Le roi l'a vu. Il se baisse. Les femmes veulent l'arrêter : "Non, n'y touchez pas!" Trop tard, il l'a ramassé, il se relève, la chaînette dans la main, il regarde les deux femmes, pourquoi ont-elles crié ? Et pourquoi le regardent-elles maintenant avec de grands yeux, que s'est-il passé ?
Il est temps que tu te découvres, Shakuntala, les femmes vont sûrement lui expliquer les propriétés du bracelet. Vois, il a enfin compris qu'il n'y a plus à douter, il ouvre les bras, il soulève son fils, il le prend sur son cœur. Les femmes s'enfuient précipitamment, elles vont aller annoncer la nouvelle à tout le monde. Va, Shakuntala, montre-toi, et rassure ton enfant. Il ne comprend pas quel est cet étranger qui l'appelle fils. Et il proteste : mon père c'est Dushyant, ce n'est pas toi. Voilà : c'est le moment où la mère doit entrer en scène. Va vers le roi et demande-lui en souriant qui est l'audacieux qui ose toucher ton enfant.

L'enfant dit soudain au roi : « Lâche-moi, que j'aille voir ma mère ». Le roi acquiesce : « Eh bien, mon fils, allons ensemble la retrouver. » Mais l’enfant proteste : « Mon père, c'est Dushyant ! ce n'est pas toi » ! Et apercevant Shakuntala et courant vers elle, il dit : « Mère! Cet homme m'embrasse et m'appelle son fils » ! Shakuntala sourit : « cet homme est bien Dushyant, ton véritable père, mon enfant ». Le roi est tombé aux pieds de Shakuntala. Il a parlé, il lui a dit la force de l'illusion, il lui a dit son âme emprisonnée dans les ténèbres, il lui a raconté l'histoire de cet homme aveugle qui, imaginant un serpent, rejette loin de lui la guirlande de fleurs qu'on a lancée autour de son cou. Elle a répondu avec ces seuls mots : "Relevez-vous, mon seigneur". Il se tenait debout devant elle. Elle le regardait. Quelques larmes tremblaient dans ses cils délicatement recourbés. Il a tendu doucement la main vers ses yeux. Elle a reconnu l'anneau d'or. Il a voulu le retirer et le glisser à son doigt, mais elle a secoué la tête en souriant, non, elle ne voulait plus faire confiance à cet anneau, c'était au roi de le porter et de ne jamais s'en séparer. Après tout -- et une lueur indéfinissable est passée dans ses yeux -- cet anneau était trop grand pour elle...

Ils sont partis tous les trois, l'enfant tenant la main de sa mère. Ils sont arrivés en présence du grand Rishi. Ils se sont prosternés devant lui et devant sa femme, Aditi. Maricha les a bénis puis les a fait asseoir devant lui. Dushyant a raconté tout ce qui s'était passé depuis son entrée dans l'ermitage de Kanva, comment il avait oublié Shakuntala et comment l'anneau lui avait rendu la mémoire : en vérité, disait-il, il avait été semblable à un homme qui, se trouvant en face d'un éléphant, refuse absolument d'y croire, mais qui est persuadé le jour où il voit simplement les traces de l'éléphant dans le sable. Maricha l'a écouté. Il n'ignore rien, car au moment où Ménaka lui avait amené sa fille, rejetée par le roi, il avait appris, grâce à ses pouvoirs de concentration intérieure, le pourquoi de cet oubli tragique. Et il leur a raconté à tous les deux l'histoire de la malédiction de Durvasa. Un grand calme a envahi le roi et Shakuntala, comme si le Rishi les avait purifiés des ombres du passé. Et puis Maricha leur a révélé que leur fils serait un grand empereur, qui réussirait à unifier sous son sceptre les différents royaumes de la terre, et comme il serait considéré comme le pilier du monde, on l'appellerait Bharat (Inde), c'est-à-dire soutien. Il fallait maintenant informer Kanva, Aditi leur a promis d'envoyer un messager à l'ermitage. Puis Maricha a conseillé au roi de monter sans tarder dans le chariot céleste avec sa femme et son fils, et de regagner sa capitale. "Mais, a demandé le roi, comme si quelque chose le frappait subitement, mais Indra, savait-il tout cela quand il m'a fait dire de me porter au secours de son armée céleste ?" Maricha a souri : ah ! est-il quelque chose d'inconnu aux dieux ?

Je peux encore t'apercevoir, Shakuntala, debout dans le chariot divin. Il me semble même voir que ta tête repose sur l'épaule du roi. Et lui, tenant l'enfant dans ses bras, lui montre les merveilles de la voûte céleste. Mais vous vous éloignez si vite ! Je ne te distingue plus maintenant. Je peux seulement suivre le point brillant du chariot qui file rapidement dans le bleu du soir. Allons, au revoir Shakuntala, adieu, ma petite fille élevée par les oiseaux, à bientôt ô ma Shakti...

Le déclin de la Shakti

Puis, la Shakti tombe en désuétude. Le Bouddhisme fit de la non violence – et de la non sexualité - une condition sine qua non pour atteindre le nirvana et introduit une sévère ségrégation de l’homme et de la femme qui n’existait pas dans la société védique. Aujourd’hui encore, si vous pratiquez le vipassana, la méditation bouddhiste, vous remarquerez que cette ségrégation est toujours aussi strictement observée et que la femme est considérée comme ‘objet dangereux de ‘désir’. Les brahmanes, qui voyaient d'un mauvais œil leur ascendant masculin remis en question par la Grande Devi, lui portent un autre coup durant le Moyen Age en remettant à l’honneur les dieux masculins, ainsi que la loi de Manu, pour qui la femme est une plante fragile qui doit être protégée et nourrie par l'homme. Puis les invasions musulmanes lui assènent le coup de grâce : les jeunes filles hindoues deviennent proies de guerre, pour être violées ou emmenées en esclavage et il importe donc de les marier tôt et des les cacher ensuite derrière les quatre murs de la maison, dont elles ne sortent plus que voilées et protégées par leurs hommes. Le mariage devient une obligation pour la femme hindoue ; mais tout de même elle préserve une certaine liberté par rapport à ses sœurs musulmanes : une femme hindoue ne doit pas être tuée, quelles que soient ses crimes ; elle ne doit pas être abandonnée, même si elle est coupable d'adultère, devant uniquement faire pénitence. Mais le calvaire de la femme indienne n’est pas terminée pour autant : au XXème siècle, le Mahatma Gandhi préconisa l’abstinence sexuelle pour pallier à la surpopulation indienne. Mais comment les femmes peuvent-elles refuser l’amour à leurs mâles frustres et frustrés, le soir dans la pénombre de leurs misérables huttes ? Et puis : l’abstinence sexuelle au pays du Kama Soutra, ou de Parvati, qui fit l’amour durant cent cinquante saisons, ou bien encore de Shakuntala, qui s’unit à son roi le premier soir, sachant que son père trouverait cela parfaitement naturel ?…

La renaissance de la Shakti

La renaissance indienne, qui coïncide au début du XXème siècle avec les premiers mouvements nationalistes, remet Dourga, l’aspect guerrier de la Shakti à l'honneur, grâce à l'hymne national de l'époque, Vande Mataram, basé sur la fameuse nouvelle de Bankim Chandra Chattopadhyaya Anandmath (1882). L'histoire raconte comment le Maître Anandamath Satyananda montre à Mohendra, le héros, la statue de Jagaddhatri, la protectrice du monde, « merveilleuse, parfaite, dotée de tous les ornements. C'est la déesse qui est assise sur les genoux de Vishnu, plus belle que Lakshmi et que Sarasvati, plus splendide d'opulence et de suzeraineté ». En contraste, Satyananda indique une autre statue à Mohendra, enveloppée d'obscurité, noire et de ténébreuse. « C'est la statue de Kali, dévêtue de tout, et donc nue » Satyananda explique alors que: " Le pays entier est aujourd'hui un cimetière, aussi la Mère porte-t-elle un collier de crânes. Elle piétine son propre Dieu ». Finalement, Satyananda présente à Mohendra une statue magnifiquement sculptée d'une Déesse à dix bras faite d'or, riante et brillante dans la lumière du premier matin. " C'est la Mère comme elle sera »... Mohendra éclate alors en cette chanson immortalisée par tant de révolutionnaires indiens:

Mère, je m'incline devant toi !
Riche de tes courants qui se hâtent
Brillante des lueurs de tes vergers,
Fraîche de tes vents de délice,
De tes sombres champs ondulants, Mère de puissance
Mère libre !
Gloire des rêves de clair de lune
Au-dessus de tes branches et de tes courants altiers ;
Vêtue de tes arbres en floraison,
Mère, dispensatrice de bien-être,
Riant faiblement et doucement !
Mère, je baise tes pieds.
Toi qui parles faiblement et doucement !
Mère devant toi je m'incline.

L'hymne, fut interdit par les Anglais ; et à l'Indépendance,pour ne pas offenser les sentiments musulmans, Nehru choisit de reléguer Vande Mataram au deuxième rang, instituant à sa place Jana Gana Mana, qui ne fait pas l'unanimité aujourd'hui. Pourtant, le culte de Mère Inde, ou Bharat Mata, une fois institué, devait demeurer : au travers du spectre politique hindou, sans tenir compte des différences idéologiques, l'idée du caractère sacré de la Matrie fut largement reconnu. La légende du pays en tant que Déesse, quoique créditée du génie de Bankim, est en vérité basée sur des mythes et des légendes bien plus anciens, mythes qu’utilisa Rabidranath Tagore (1871-1951), le fameux poète, peintre et romancier indien, Prix Nobel de littérature en 1900, lorsqu’il peignit La mère Inde en 1906. Il choisit de la représenter comme une belle et jeune déesse, vêtue de jaune, avec quatre bras, un halo autour de la tête et des lotus, symbole spirituel par excellence, à ses pieds. Cette image idéalisée devint le symbole de la Mère Courage pendant la deuxième partie (1915-1947) de la lutte pour l'indépendance pour des millions de jeunes nationalistes et elle inspira le poète indien Sridhra Pathak à écrire :
" Je te salue O Mère de l'Inde ! Tes sommets himalayens brillants
Soule du Gange en cascade
Vêtue de la gloire du pagne de l'ascétique
Gloire à toi O mon Inde bien aimée. "

La prolifération des incarnations de Devi ne s'arrête pas avec l’Indépendance de 1947: lorsqu’en 1975 sort le film Santoshi Ma (nom d’une déesse hindoue), qui fut un succès national, des petits autels dédiés à cette nouvelle divinité apparaissent un peu partout en Inde et sont aujourd'hui devenus des temples à part entière. Un temple dédié à la Mère Shakti vit le jour en 1983 dans le sud de l'Inde, sur une route nationale du district de Madurai, et devint si populaire qu'il crée des encombrements. Le lieu de pèlerinage de Vaishno Devi, une autre incarnation de la Shakti, dans les Himalaya, près de la ville de Jammu, est tellement sacré aux yeux des Indiens, quelle que soit leur origine, qu'il faut quelquefois faire la queue plusieurs jours avant d'y accéder (récemment, des militants islamistes attaquèrent des pèlerins qui se rendaient à Vaishno Devi, sans pour cela endiguer la popularité de ce lieu) . L'adoration de la vierge du Népal, Kumari, est toujours aussi répandue et symbolise un certain syncrétisme, l'enfant choisie pour incarner Dourga - une déesse hindoue - étant bouddhiste. La Mère est également assidûment adorée sous la forme de Dourga chaque année à Calcutta, où des centaines d'artisans façonnent des centaines de milliers de dourgas à l'aide de bottes de paille, ensuite recouvertes de glaise, puis peintes de brillantes couleurs. A la fin du festival Navaratri qui dure neuf jours (fin septembre ou début octobre) les dourgas sont submergées dans le Gange, symbole du retour de la Mère à son royaume invisible.

2ème PARTIE : LA FEMME EN INDE : LE CÔTE D'OMBRE

Devi, le principe de la divinité féminine, qui prime souvent sur l'élément masculin de la création, c'est aussi pour les hindous Maya, l'illusion. Et bien sûr, le côté d'ombre de la femme en Inde se doit d'être abordé dans ce livre. Car c'est là que le bât blesse : de nombreuses écritures indiennes, telles la loi de Manu, ont souvent rabaissé la femme, enjoignant l'homme de l'éviter lorsqu'elle a ses règles, la traitant d'impure, de souillée et la confinant à l’arrière-plan. On recense cinq grandes terribles affronts à la femme en Inde : la coutume du sati, l’infanticide, le triste sort des veuves, les mariages d'enfants et l'impact de l'Islam sur la condition de la femme dans le sous-continent.

Le sati

Le 4 septembre 1987, à Deorala, un village du Rajasthan, une jeune Rajput (caste guerrière) de 18 ans, Roop Kanvar, se jette dans bûcher funéraire de son mari, décédé deux jours plus tôt d'une tuberculose. Des trois ou quatre mille spectateurs présents, aucun ne se lève pour l'empêcher de s'immoler. Bien au contraire, un véritable culte du lieu où Roop se consuma s'établit immédiatement, près de 1000 boutiques s'ouvrant à Déorala entre 1987 et 1990. Cela, malgré les protestations d'associations féministes indiennes s'élevant contre la glorification d'un acte " faisant directement atteinte à l'intégrité physique et morale de la femme ". Qu'est ce donc que le Sati, ce phénomène que les Anglais avaient surnommé "Social Evil" ?

Le mot est dérivé de la racine sanskrite "as" qui signifie "être" et qui produit le participe présent "sat" : « conscience », dont sati est le féminin. "Sat" a, en conséquence, pour sens premier: "qui est", "qui existe". Il est associé à l'idée de bien et de vertu. La sati désigne l'épouse vertueuse, la pativrata, (de pati = mari et vrat = le voeux), qui s'immole sur le bûcher de son mari défunt - littéralement "l'épouse dévouée à son mari" - qui devient l'objet d’un culte à travers la reproduction d'un cérémonial préétabli et quasi-immuable qui la fait passer successivement du statut de femme mariée à celui de "sativrata" et enfin "satimata" (Le rite de la sati. Mémoire rédigé par : Gaël de Graverol sous la direction de Gérard Heuze, Septembre 1997).

Le Sati semble avoir connu un déclin au Moyen Age et renaît des cendres, si l'on ose dire, avec la pratique du Jauhar à partir du 16ème siècle. Cette coutume Rajput (race guerrière du Rajasthan) voulait qu’en cas de défaite de leur clan, les femmes se suicident en masse sur un bûcher funéraire afin d'échapper aux musulmans qui invariablement violaient toutes les femmes hindoues qui leur tombaient sous la main. Certains Jauhars, tel celui de Chitoor au Rajasthan, ou plus de 2000 femmes rajpoutes se jetèrent dans un immense braiser, après que leurs hommes soient tous morts les armes à la main, sont restés dans la légende indienne. Beaucoup de littérateurs contemporains de la sati construisent d’ailleurs une analogie entre les deux traditions fortement ancrées au sein de ce peuple guerrier

Le sati a toujours frappé l’imagination des Occidentaux. Ainsi, dans l'ouvrage de Jules Verne, Le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours, le flegmatique Phileas Fogg et son comparse Passepartout, de passage à Allahabad (Uttar Pradesh), arrachent la princesse Aouda au ravissement des flammes. Déjà au XVIIè siècle, Jean-Baptiste Tavernier évoque le cas d'une veuve de 22 ans se soumettant avec la plus inflexible détermination à l'ordalie du feu devant le gouverneur, en faisant le sacrifice de sa main afin de lui prouver sa propre volonté de devenir sati et d'obtenir son autorisation. Un autre voyageur, italien celui-là, Pietro della Valle, se laisse subjuguer par la mystique symbolique de la coutume lorsqu'il écrit: "Si je connaissais une femme sur le point de devenir sati, je ne manquerais pas d'aller voir et d'honorer ses funérailles de ma présence avec cette affection passionnée qu'une si grande fidélité et un si grand amour conjugaux semblent mériter".

Alors romantisme ou crime contre l'humanité? L'Abbé missionnaire Jean Antoine Dubois (1765-1848) relativisait l'ampleur des méfaits de la crémation des veuves : "Le suicide est-il particulier aux veuves hindoues et existe-t-il des pays libres de si détestables excès? Plus de personnes périssent en France et en Angleterre au cours d'un mois par le suicide ou le duel que pendant toute une année en Inde par la sati." La seule différence que Dubois juge utile de faire remarquer est que: "la femme hindoue commet un suicide à partir de motifs religieux déplacés et du fait qu'elle considère ceci être son devoir conjugal de dévotion alors que les européens mettent fin à leur existence contre tout principe religieux, en violation ouverte des devoirs les plus sacrés envers Dieu et les hommes "

En 1829, le gouverneur général du Bengale, Lord William Cavendish Bentick, promulgue la Sati Prevention Regulation Act et le Sati tombe en désuétude dans l'ensemble du sous-continent, excepté parmi quelques familles princières et de haut statut. La pratique, qu'on pouvait donc croire abandonnée, ou très circonscrite, reste, en réalité, fermement enracinée dans les croyances et renforce son influence dans l'imagerie populaire à travers la construction de lieux de culte dédiés à la grandeur des saintes satis…

L’infanticide

"Pourquoi es-tu venue au monde, ma fille, quand un garçon je voulais ? Vas donc à la mer remplir ton seau : puisses-tu y tomber et t'y noyer", fredonne une chanson populaire de l'Inde...
La naissance d'une fille est considérée dans certaines régions de l’Inde, comme une malédiction. C’est pourquoi la pratique du foeticide (lorsqu'il est possible de savoir, par écographie ou autre méthode le sexe du futur bébé) et de l'infanticide sont monnaie courante dans ces villages où le traitement préférentiel donné aux enfants de sexe masculin est flagrant. Lorsque vous voyagez en Inde et vous remarquez une enseigne avec le mot ‘ultrasounds’, vous pouvez être sûr que cela indique une activité florissante. En effet, cette technique de diagnostic par ondes sonores, qui permet de visualiser le fœtus, est d’usage courant dans les soins prénataux, mais en Inde l’enseigne a un sens caché. Contre rétribution, les médecins révèlent par échographie le sexe de l’enfant à naître, ce qui permet d’avorter en cas de résultat «négatif» – en clair: si c’est une fille.
Les cliniques ont adopté cette appellation déguisée depuis qu’une loi de 1996 interdit l’usage des examens prénataux à des fins de sélection entre les sexes. Les médecins n’ont le droit d’examiner le fœtus que pour détecter les maladies ou les anomalies génétiques et congénitales. La moindre allusion à son sexe les expose, en principe, à des poursuites judiciaires.

Le repérage du sexe du fœtus se pratiquait d’ailleurs déjà en Inde depuis les années 70, lorsque les médecins utilisaient l’amniocentèse (analyse du liquide intra-utérin) à cette fin. D’après une enquête réalisée à Bombay en 1985, 90% des centres d’amniocentèse pratiquaient la détermination du sexe et près de 96% des fœtus féminins étaient avortés. Aujourd’hui, on préfère les ultrasons: 500 cliniques s’y consacrent dans le seul Pendjab, l’Etat du nord de l’Inde qui compte plus de 20 millions d’habitants. Le seul effet apparent de la loi de 1996 a été d’augmenter les honoraires des médecins: ils sont passés de 10 à 30 dollars la consultation, en raison du risque de sanction pénale.
Selon le Dr Sharada Jain, gynécologue renommé de New Delhi, les nouveaux progrès en matière d’ultrasons vont aggraver encore les choses. L’amniocentèse ne déterminait efficacement le sexe qu’à partir de 16 ou 18 semaines de grossesse. L’échographie abdominale par ultrasons y parvient à 14 semaines, avec une précision de 90%. Mais la technique plus avancée des ultrasons transvaginaux – très utilisée à New Delhi et qui se répand ailleurs – est encore plus précise, à 12 semaines. Le fœticide des filles devient donc possible au premier trimestre, où l’avortement est plus simple et la sélection sexuelle moins soupçonnable, constate le Dr Jain.

Il faut cependant souligner, pour faire la part des choses, que dans de nombreux états de l’Inde, comme au Tamil Nadu, les filles sont souvent les privilégiées de leurs pères : on peut les voir le dimanche dans les villages, ou au temple, des jupes et des hauts multicolores, des fleurs de jasmin dans les cheveux, souriantes, royales, sûres de leur fait. Il en va de même dans la classe moyenne et la haute société indienne, où les filles, de plus en plus éduquées, démontrent une autorité et une confiance en elles-mêmes, qui frisent quelquefois la domination.

Les mariages d'enfants

Les mariages d'enfants n'existaient pas à l’époque védique. Le Susruta, l’ancien manuel médical védique, affirme que les hommes n’arrivent à pleine maturité psychologique et sexuelle qu’à 25 ans et les femmes à seize ans, « même si certaines d’entre elles paraissent donner des signes de maturité sexuelle à douze ans. Le Susruta va même beaucoup plus loin : « une fille-mère peut donner naissance à des enfants anormaux ou mentalement sous-développés ». Pourtant durant le Moyen Age, de nombreuses petite filles sont mariées avant la puberté, pour tenter d’éviter sans doute d’être emportées en esclavage par les envahisseurs musulmans, ou font l'objet de dons aux couvents (les Davadasi dont nous parlerons plus loin : offrande des jeunes filles aux dieux) où elles deviennent l'esclave sexuelle du prêtre.

Marié à un âge où un enfant ne songe normalement qu'à jouer avec sa bande de copains, le Mahatma Gandhi parlait en toute connaissance de cause lorsqu'il combattait la tradition séculaire hindoue des mariages d'enfants. Dans son autobiographie, le chapitre III porte le titre "Mariage d'enfant" et débute ainsi : "Je voudrais bien ne pas avoir à écrire ce chapitre." En effet, marié à treize ans, le jeune Gandhi, déjà dominateur, voulait déjà exercer son autorité de mari sur sa jeune épouse et la tenait presque en réclusion. « La fillette, affirme la biographie officielle de Gandhi, n'était pas du genre à supporter ces brimades sans réagir vigoureusement et plus Mohandas tentait de la contrôler, plus elle prenait de libertés ». Le fait d'être marié si jeune nuisait aussi sérieusement aux études du futur Mahatma : « En classe, Gandhi pensait constamment à son épouse. Il ne pouvait pas tolérer d'en être séparé et il ne pensait qu'à la retrouver à la sortie de la classe ». Sa passion charnelle était heureusement tempérée par son sens aigu du devoir. Il écrit d’ailleurs dans son autobiographie que c'est grâce à cela qu'il a été sauvé de la déchéance physique et morale.

Heureusement, la coutume cruelle du mariage des enfants était atténuée par le fait qu’on ne permettait pas au jeune couple de faire vie commune sans interruption. La femme-enfant devait au cours d'une année passer plus de temps à la maison de son père que dans la maison de son jeune époux. Ainsi, après cinq ans de mariage, les enfants n'avaient vécu ensemble qu'un peu plus de deux ans."Cela fit leur salut à tous les deux" , écrit encore le fidèle biographe du Mahatma. L'Inde souffrait déjà de surpopulation à l’époque de Gandhi et les mariages d'enfants accroissaient gravement le problème. C'est pourquoi, durant toute sa vie, il s'attaqua à cette tradition chaque fois qu'il le pouvait. Gandhi recommandait ainsi aux parents d'attendre que les fiancés aient vingt-cinq ans avant de les marier. À ceux qui vivaient avec lui dans son ashram, il imposait l'âge minimum de vingt et un ans pour le mariage des filles. Gandhi fit également tout ce qu'il put pour que ses propres enfants se marient le plus tard possible. Autre fléau découlant de la pratique de mariages d'enfants du temps de Gandhi, les veuves-enfants. Lorsque Gandhi réalisa que l'Inde comptait plus de 325,000 veuves de moins de seize ans dont, près de 12,000 âgées de moins de cinq ans et 85,000 dont l'âge se situait entre cinq et dix ans il fit une grève de la faim pour alerter les autorités. Comme d’habitude, Gandhi eut gain de cause et aujourd’hui, même si cette coutume subsiste dans certains villages du Rajasthan, elle est en passe de disparaître complètement
Les femmes sont défavorisées en Inde
Il n’est nul besoin ici d’un texte éloquent. Les statistiques suffiront : Nombre de femmes en Inde